Depuis la tribune qui annonce la marche du 10 novembre, nous avons assisté dans les médias, parmi les politiques et sur les réseaux sociaux, à un déchaînement de positions destinées à brouiller, comme d’habitude, l’objectif de cette marche, et l’unité historique qui pourrait en résulter.

Dans ces débats, pour ne pas changer, on a récusé le terme « islamophobie », on y a signalé certains signataires ou initiateurs (pour discréditer la démarche et faire chanter celles et ceux qui ont signé la tribune) et on a surtout démontré que la prise de conscience du racisme qui touche spécifiquement les musulmans ne fait pas encore l’unanimité en France (malgré une étude récente commandée par la Dilcrah et publiée dans Le Parisien). À partir de là, le CCIF, « controversé » dit-on, a servi pendant une semaine d’épouvantail, aux côtés de qui il ne faudrait surtout pas signer.

Certains ont même fait le raccourci en parlant de la « marche du CCIF », ce qui est non seulement inexact (celle-ci est initiée par plusieurs personnalités et associations), mais révélateur d’une incapacité à se rendre compte du phénomène de rassemblement qui unit aujourd’hui des associations, personnalités, politiques, divers et divergents, autour d’une même cause : la lutte contre l’islamophobie, et de manière générale, la lutte pour l’égalité et la liberté de conscience.

Le CCIF fait un travail principalement juridique. Pendant qu’avaient lieu d’autres rassemblements, nos équipes étaient concentrées sur l’augmentation des signalements qui ont suivi le discours sur les « petits riens » et les « signaux faibles ». Le CCIF n’a donc pas pour habitude de participer à des rassemblements, et encore moins à les initier. Nous avions même en 2013 soutenu l’action « On ne marche plus, on vote » pour rappeler notre confiance en la démocratie de notre pays et inviter nos concitoyens à interpeller leurs élus sur les injustices qui touchent leurs villes. Mais l’emballement islamophobe qui s’est produit pendant le mois d’octobre a franchi une ligne rouge, dont il est difficile de ne pas s’inquiéter. Cette indignation collective génère une énergie, qui dépasse les divergences, et qui s’exprimera en toute sérénité ce 10 novembre 2019.

C’est donc le moment de l’union, non pas des musulmans, non pas des associations de lutte contre l’islamophobie, ni même des associations de défense des droits humains : c’est le moment de l’union de toutes les personnes qui s’inquiètent, dans un contexte de fortes contestations sociales, que notre pays s’écarte des valeurs démocratiques. Nous avons observé, notamment depuis 2015, comment des mesures qui sont censées lutter contre le terrorisme ont eu des effets liberticides, en particulier sur des familles de confession musulmane. Cette pente est dangereuse, et nous observons, avec beaucoup d’optimisme, la prise de conscience qui est faite aujourd’hui par les signataires de la tribune.

Pour disqualifier cette tribune et la marche du 10, on a accusé (comme depuis plusieurs années) le CCIF d’être « islamiste », de faire de « l’islam politique », d’être proche des « frères musulmans », d’être « communautariste », etc. Jusqu’à aujourd’hui, non seulement personne n’a sérieusement prouvé ces accusations, mais en plus, ces termes n’ont de valeur que dans un environnement médiatique très peu soucieux des terminologies. L’islam politique, dans les sciences sociales et politiques, est quelque chose de beaucoup plus complexe que son acception dans le débat médiatique. Notre association est areligieuse et apolitique, les adhérents et bénévoles qui nous soutiennent viennent de tous horizons, et nos réunions internes sont beaucoup moins communautaristes (et sexistes) que celles de beaucoup de partis politiques…

Le CCIF effectue un énorme travail dans le silence, en contact direct avec les réclamantes et les réclamants. Ce n’est pour autant pas parce qu’une grande partie du travail du CCIF se fait à l’ombre que l’association est obscure. Cette rhétorique de la « dissimulation » qui appartenait il y a quelques années à la fachosphère s’est petit à petit introduite dans d’autres espaces, jusqu’à une certaine gauche. Et nous voyons qu’il y a une véritable corrélation entre la montée de l’islamophobie et l’entreprise de disqualification de ceux qui la combattent. Dès que des musulmans (ou supposés musulmans) sont organisés, ils seront accusés d’avoir une idée derrière la tête ; et on l’a vu encore récemment dans l’opinion qu’a le Président de la République sur l’affaire de Madame Fatima E.

À l’issue de cette marche, le CCIF n’a pourtant qu’un seul intérêt : que ses chiffres soient pris au sérieux et qu’on cesse de discréditer son travail en France (alors qu’il est reconnu à l’étranger). Marchons ensemble, mais jusqu’où ? À l’issue de cette marche, lirez-vous avec intérêt le rapport du CCIF et les rapports des associations qui font un travail similaire au nôtre ? Consulterez-vous les témoignages des centaines de « Fatima E. », exclues et humiliées en public parce qu’elles portent un foulard ? Dépasserez-vous l’émotion générée par les derniers événements médiatisés pour observer, avec sérieux et régularité, les discriminations qui touchent au quotidien nos concitoyens de confession musulmane ? Prendrez-vous au sérieux les menaces concrètes et réelles qui visent les mosquées de notre pays ? Prendrez-vous des mesures pour redresser notre pays vers de véritables valeurs démocratiques et laïques ?

Au fond, à l’issue de cette marche : irez-vous plus loin que la parole ?

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Les productions du CCIF apportent un contrepoids face aux discours de haine et au climat de suspicion entretenus par certains médias et personnalités publiques.

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