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Comment « dire une horreur » à la télé sans pression

Lors de son passage dans l’émission « Salut les Terriens »[1] animée par Thierry Ardisson, le couturier allemand Karl Lagerfeld[2] a calmement insinué — ça devient visiblement à la mode — que l’antisémitisme est un sentiment fondamentalement arabe et/ou musulman. Critiquant la politique de Merkel s’agissant des migrants, Lagerfeld termine son raisonnement douteux par une punchline digne des sophismes les plus tordus : « On ne peut pas tuer des millions de juifs pour faire venir des millions de leurs pires ennemis après ». Heureusement qu’il avait prémédité cette phrase et qu’il avait annoncé à Ardisson et aux téléspectateurs l’ignominie de sa pensée : « Je vais dire une horreur » avait-il effectivement prévenu avant de lancer cette conclusion abjecte, à laquelle Ardisson acquiesce en se mordillant la lèvre, se délectant déjà du buzz à venir autour de cet échange.

Comment comprendre le dispositif télévisuel qui permet à ce type de raisonnement de passer tranquillement sans être mis en cause sur le plateau ? On a réfléchi à quelques « conseils » pour qui voudrait « dire une horreur » à la télé sans être inquiété :

  1. Premièrement, il faut être invité dans un contexte équivoque, si possible dans une émission propice aux polémiques et aux pensées binaires.
  2. Ensuite, il faut avoir un « statut », être installé dans l’espace médiatique sous une casquette qui vous accorde le privilège de l’errance idéologique. Ça aide si on vient du monde de la culture ou de la mode, façon « C’est un artiste, vous comprenez… »
  3. Puis il faut parler en faisant croire qu’on parle en toute franchise, et qu’on dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, en misant sur le fait que les spectateurs aiment ce qui sort du « politiquement correct ». Plus c’est outrancier, plus ça sera efficace, en renforçant l’idée (fausse) que le téléspectateur cherche ce type de controverse.
  4. Balancer une histoire, un cas particulier, une « scène » choquante, qui bien qu’elle soit sans doute anecdotique et totalement marginale, permet de « démontrer » l’idée, par une généralisation douteuse. Aux orties la sociologie, voici venu le temps du « ressenti » des vigies de notre temps. Lagerfeld qui s’en dédit.
  5. Et enfin, il faut annoncer que c’est dur à entendre — une horreur même — car ça permet de faire fi de l’histoire, de l’analyse, de l’information exacte, et de verser dans la pure rhétorique qui marque l’esprit. Avantageusement, si la polémique prend, vous pourrez constater, à posteriori: « Mais je vous avais prévenu que c’est une horreur. J’en suis moi-même tout horrifié. Mais il y a pire, d’ailleurs à ce propos… »

On n’ira pas jusqu’à faire un cours d’histoire à un octogénaire, ni à apprendre son métier à un « journaliste », mais disons-le une bonne fois pour toutes, pour Lagerfeld, Ardisson, Bensoussan et tous ceux qui construisent une sociologie minute pour justifier leur mise à l’index de millions de personnes: ça suffit.

Ça suffit de faire croire que juifs et musulmans sont fondamentalement ennemis. Ça suffit d’occulter systématiquement l’histoire de leur cohabitation (qui n’a été véritablement remise en cause qu’au moment de la création d’Israël, jusqu’à la construction de murs…). Ça suffit de confondre antisémitisme et critique de la politique israélienne. Ça suffit de verser dans une forme de révisionnisme en tentant, par la diversion, de faire oublier la réalité historique, amère et pourtant inoubliable : c’est l’Europe, et en particulier l’Allemagne, appuyée par sa pensée, sa philosophie et ses dispositifs institutionnels, qui, il n’y a même pas un siècle, a discriminé et exterminé les juifs, de manière systémique.
L’horreur, puisqu’il faut redonner leur sens aux mots, c’est de se servir de cet événement pour installer une parole raciste décomplexée, sur un plateau télé, sous les jubilations des animateurs du désastre.

[1]      Visionner le passage sur ce lien : http://www.dailymotion.com/video/x68tc1m&

2 Déjà visé par une plainte pour propos diffamatoires et discriminants http://www.lemonde.fr/mode/article/2013/10/29/karl-lagerfeld-vise-par-une-plainte-pour-propos-diffamatoires-et-discriminants_3505050_1383317.html

 

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Et dans la même émission Thierry Ardisson a repris la thèse de George Benssousan selon laquelle les musulmans sont antisémites de naissance.

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