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Islamophobie en 2019 : retour sur une année révélatrice

Par le service juridique du CCIF

En tant que service juridique, notre travail de conseil nous amène à être parmi les premiers témoins de l’islamophobie. Cette expérience concrète, acquise par un travail quotidien, nous a poussé à développer un regard large et de plus en plus perçant, désormais accoutumé aux différents traits de la figure islamophobe. C’est ce même regard qui nous permet de proposer une analyse de ce phénomène haineux, dont nous pouvons identifier les causes fondatrices comme les conséquences inévitables. Comme en témoignent nos chiffres, 2019 s’inscrit dans la continuité de la décennie qui se clôt : l’islamophobie demeure et ne recule pas. Plus encore, l’année a été marquée par des faits nous révélant des caractères nouveaux de la discrimination que nous combattons. Cette singularité appelait un retour clair et accessible.

L’architecture institutionnelle du racisme islamophobe

Il nous apparait certain que nous ne pouvons appréhender l’islamophobie comme un simple racisme ponctuel dont la seule cause serait l’ignorance et le ressenti. Isoler ce racisme en ne lui attribuant que des causes émotives et en l’individualisant, ça n’est pas seulement mal le comprendre : c’est déjà le relativiser pour mieux le nier. L’islamophobie trouve son origine et sa forme ailleurs. La résistance d’une bâtisse démontre la solidité et la bonne structure de ses fondations. Alors, la simple émotivité haineuse ne peut expliquer l’ampleur et la persistance du racisme islamophobe. C’est bel et bien le travail constant des institutions politiques et médiatiques qui constitue le socle fondamental à comprendre et analyser.

Rapport du CCIF à consulter

Les institutions médiatiques peuvent paraître de prime abord très composites. Pourtant, lorsque la focale est posée sur le traitement des citoyens musulmans, une ligne commune semble se dessiner. Si quelques rédactions tentent de maintenir une position objective, la majorité des tribunes soupçonne et calomnie. Cette année a ainsi vu la réémergence de la théorie fantasmée du « nouvel antisémitisme musulman », selon laquelle un lien direct pourrait être établi entre le sentiment de haine envers les juifs et la pratique de l’Islam. C’est aussi une prétendue misogynie musulmane qui permettra aux médias de lyncher un conducteur de bus musulman, accusé à tort d’avoir refusé deux femmes au motif de leur jupe. Les médias ne pensent plus : ils présument toujours à mal, privilégiant le fantasme à la démonstration rigoureuse. Des sentiments aussi graves que l’antisémitisme ou la misogynie ne s’imaginent pas : ils se démontrent. Rien ne permettait d’établir l’antisémitisme « typique » des musulmans ou encore la misogynie du conducteur : ce vide n’a pourtant pas empêché de les étaler au grand public, favorisant des préjugés déjà trop ancrés dans la culture collective, dont nous savons déjà qu’elle considère majoritairement la pratique de l’islam comme incompatible avec les valeurs de la société française.[1]

L’évènement majeur de l’année médiatique n’est cependant pas là. C’est lors de la rentrée du mois de septembre qu’il s’est produit, lorsque les médias annoncent les lignes directrices qu’ils suivront pendant l’année. Eric Zemmour, pendant son discours à la Convention de la Droite retransmis en direct sur la chaîne LCI, cherchera à prouver la colonisation de la France par les musulmans ainsi que l’intolérance grave de leur croyance, plus profonde encore que celle du nazisme. Ne souffrant d’aucune censure ni d’aucun contradicteur sérieux, une chaîne de grand audimat permettra d’asseoir la portée nationale du discours anxiogène et stigmatisant d’un homme déjà condamné judiciairement.[2]

Par institutions politiques, nous entendons en réalité l’Etat et les différents organes régissant les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires. C’est l’Etat qui fait la loi et sanctionne son respect. Ici aussi, lorsque la question porte sur les citoyens musulmans, une ligne claire se dessine. Que des partis idéologiquement différents se succèdent au pouvoir change peu : un état de droite votera les lois liberticides contre le foulard dans l’enseignement public (dont deux chercheurs de l’Université de Stanford ont démontré cette année les conséquences graves) et le niqab, un état de gauche perquisitionnera massivement, sans distinction. Le travail législatif visant à limiter la pratique cultuelle visible des musulmans se relaie de mandat en mandat, suivant sereinement son cours. Cette année encore, des propositions de loi liberticides ont été avancées en juin et en octobre, cherchant à interdire le port du foulard aux mamans accompagnatrices lors des sorties scolaires et dans les hémicycles des collectivités territoriale, ou encore le port du burkini dans les piscines municipales. Les dispositions de l’état d’urgence sont désormais communes et institutionnalisées, favorisant des mesures administratives injustifiées et drastiques, poussant les victimes à des actes désespérés. Ce fût par exemple le cas de Mohamed Alashram, réfugié politique palestinien injustement assigné à résidence depuis maintenant 4 ans, qui entamera une grève de la faim pour essayer de faire valoir ses droits fondamentaux. Les agents des institutions publiques se voient dotés de nouveaux moyens tout à la fois légaux et discriminatoires. C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’adresse dure, presque belliqueuse et pourtant passée inaperçue du ministre de l’Intérieur aux préfets du 28 novembre 2019.

L’Etat ne s’exprime en effet pas qu’à travers l’exercice de ses pouvoirs régaliens. Les titulaires des fonctions étatiques les plus influentes s’expriment, cherchant à transmettre leur vision politique. Nous ne critiquons pas cette expression en soi : nous critiquons son contenu regrettable, dont la portée discriminatoire est absolument démesurée. Le ministre de l’Education affirmera ainsi que le port du voile n’était pas souhaitable en société, marginalisant un peu plus les citoyennes musulmanes portant le foulard. Les paroles les plus fortes ne seront cependant pas les siennes. Le Président et son ministre de l’Intérieur s’exprimeront en octobre, et leurs discours nous épouvantent. Emmanuel Macron, dans son adresse du 8 octobre 2019, fonde la nouvelle « société de vigilance » dont l’objectif est de sanctionner tout « éloignement avec les valeurs de la République ».  Au-delà même de la question légitime portant sur le contenu réel de ces valeurs, éternellement rappelées mais jamais décrites, ce sont les critères établissant cet « éloignement » qu’il faut dénoncer, les fameux « signaux faibles ». Prier, lire le Coran, porter la barbe ou le foulard, se montrer plus religieux lors du mois de ramadan, ne pas serrer la main d’une femme, ou d’un homme, sont tout autant de pratiques paisibles et courantes chez les citoyens musulmans, désormais perçues comme autant de comportements déviants et sanctionnables. Il suffira aux autorités de les remarquer puis les transcrire dans les fameuses « notes blanches » inaccessibles et incontestables par les accusés, méprisant ainsi le principe du contradictoire garant des droits de la défense. Un simple comportement découlant de l’identité religieuse d’un citoyen devient acte criminel. Nous devons le rappeler avec force ici : la « radicalisation », qui devrait désigner une idéologie ultra-violente non religieuse, est en réalité identifiée à travers la pratique normale de l’Islam. Être radicalisé, en appliquant ces critères fallacieux, c’est tout simplement être musulman. 

Les différents éléments que nous venons de décrire sont à la fois discursifs et normatifs : ils proviennent de l’institution médiatique et politique. C’est parce qu’ils constituent les fondements de l’islamophobie que nous établissons définitivement le caractère institutionnel de ce racisme

L’essor d’une nouvelle culture

Il s’agit de comprendre les tentatives d’une nouvelle culture laïque particulièrement intrusive et liberticide. La pratique religieuse doit se retirer, s’éteindre, « se voiler » dirions-nous si nous voulions rire jaune … Vivons musulmans, vivons cachés ?

Bien sûr, cette persistante atmosphère de doute et de soupçon a déjà fait le lit des groupes violents d’extrême-droite. Le documentaire édifiant « Generation Hate » a permis de faire la lumière, enfin, sur les dangers de cette idéologie.  Le ministre de l’Intérieur lui-même a reconnu ce péril grave, sans pourtant proposer de véritables solutions concrètes[3]. Nous ne pouvons que regretter, par ailleurs, qu’il ait fallu un média étranger pour effectuer un travail d’information portant sur une question sociétale française.

Les institutions angoissent une population prête à suivre un chemin tracé par ces mêmes institutions : si la population souhaite se sentir en sécurité et s’apaiser, elle doit dénoncer sans distinction.  La société de vigilance est la société de la délation, pratique commune partagée par tous et pour le bien fantasmé de tous. Cette nouvelle parole délatrice, que nous observons déjà si souvent, est constitutive de cette nouvelle culture intrusive et décrit un trait nouveau du visage islamophobe.

La haine ordinaire

Cette culture est, par essence, commune, partagée. Elle s’ancre dans le quotidien d’un pays entier : elle fait partie de l’ordre de la nouvelle société vigilante qui exclut. Elle influence tous les milieux : elle pousse une grande entreprise à interdire la commercialisation d’un hijab running, soupçonne toute étudiante voilée de tricherie, refuse l’accès à un conseil municipal, une braderie ou un Salon de bien-être. Même les situations les plus anodines sont des sources potentielles de discrimination. Si demain les citoyens musulmans doivent se replier, ça n’est pas par rejet des « valeurs républicaines ». C’est avant tout dans un souci de protection de leur liberté et de leur dignité.

L’évènement majeur de cette année ne s’est pas produit en France, mais il n’en demeure pas moins pertinent dans notre lutte et notre analyse. Il s’agit bien évidemment de l’attentat terroriste de Christchurch en Nouvelle-Zélande du 15 mars 2019. Cette tragédie meurtrière nous démontre, à l’évidence, la violence extrême que peut amorcer le sentiment de haine envers l’Islam et ses fidèles, tout autant que son caractère désormais global. Loin de se circonscrire à un Etat ou une région du monde, l’islamophobie est bel et bien un phénomène liant l’Europe aux Etats-Unis en passant par l’Inde, la Birmanie ou encore la Chine. Partout, l’islamophobie suit le même schéma : établie par les institutions et relayée par une culture de l’exclusion, anxiogène et suspicieuse. Seul le degré de brutalité varie.

Comme un rappel pour les citoyens musulmans français, l’islamophobie à l’international trouve aussi son inspiration dans les travaux d’intellectuels français. Le tueur de Nouvelle-Zélande citera en effet les théories haineuses et vindicatives des Camus, Zemmour ou autres Finkielkraut pour justifier son acte inique. L’assassin fait bien évidemment la part belle à la célèbre théorie du « grand remplacement » de Camus, selon laquelle les populations européennes indigènes sont sur le point d’être « remplacées » par une population issue de l’immigration à la fois conquérante et barbare. 

Cet attentat suscitera des réactions peu nobles, sans surprise : minimiser et relativiser sont les maîtres mots des institutions françaises, très peu enclines à reconnaître la réalité de plus en plus agressive et brutale du racisme anti-musulman.

Si Christchurch avait entraîné des réactions contrastées, l’attentat terroriste de Brest, lui ne suscita que peu de réaction.

La structure et la visée de notre combat Face à ce danger croissant et organisé, le CCIF doit répondre en se structurant tout autant. Il est nécessaire de nouer un lien solide avec certaines institutions sérieuses et utiles comme le Défenseur des Droits, permettant de faire respecter les dispositions légales protectrices de nos libertés et de notre bonne réputation. Le CCIF se bat dans l’arène judiciaire utilisant le droit comme un moyen permettant de faire respecter la liberté religieuse, la liberté de conscience, la laïcité inclusive et l’égalité entre les citoyens non musulmans et les citoyens musulmans. Son travail persévérant a permis de faire reconnaître le caractère discriminatoire du licenciement d’une salariée par une grande entreprise à la suite de son port du foulard, il a permis de faire condamner de nombreux islamophobes coupables d’agressions physiques et verbales. Il lutte sans relâche pour la disparition du fichage de masse. Il développe un média, en essayant de proposer le plus d’articles d’analyse possibles. Il propose des créations culturelles comme le film Soumaya, pour contrer cette nouvelle culture exclusive et déconstruire les préjugés. Mais notre travail demeure insuffisant : nos interventions sont par nature tardives, puisqu’elles font souvent suite à la discrimination. Nous sommes parfaitement conscients que la prévention vaut mieux que la guérison. Il est urgent d’établir une synergie globale et efficace pour éviter que la lutte contre l’islamophobie ne devienne notre tonneau des Danaïdes.


[1] Sondage IFOP d’octobre 2019.

[2] M. Zemmour a été condamné le 17 septembre 2019 pour incitation à la haine.

[3] Audition du 9 mai 2019 dans le cadre de la commission d’enquête sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite en France

Comments (1)

Chef d’œuvre d’enfumage … d’où il ressort une fois de plus que technique de la victimisation oblige le musulman à de plus en plus de mal à vivre en France … hors le fait que s’il est si mal que çà , rien ne l’empeche de rejoindre les paradis musulmans qui se pressent pour l’acceuillir , et que s’il se sent si mal que çà , c’est qu’il y est peut etre pour quelque chose , et que bizzaremment les indouhistes , juifs , boudhistes , et autres adorateurs de sectes diverses et variées n’ont rien à redire des ecrits de Camus et de Zemmour … curieux quand meme … et si je ne l’ai jamais dit, je le redirai encore , le blaspheme est un droit constitutionnel , l’islam est une religion comme les autres ( encore que , celle preferée d’Hitler , c’est tout dire ) , et qu’à ce titre le delit d’Islamophobie n’existe pas , sauf bien sur dans “l’esprit ” des freres musulmans de ce site qui veulent une societé française adaptée à leurs exigences et non l’inverse qui releve du bon sens historique qui a fait la France du vivre ensemble .

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