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Soumaya : interview des réalisateurs

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Waheed Khan est cinéaste, réalisateur de plusieurs courts métrages, et notamment le film Première Lueur, qui porte sur l’impact social et affectif du handicap, film qui a reçu plusieurs récompenses en festivals. Ubaydah Abu-Usayd est chercheur en études cinématographiques et également réalisateur de plusieurs courts métrages et documentaires 1. Pour les deux cinéastes, le film Soumaya est leur premier projet en commun, et leur premier long métrage.

Synopsis

Soumaya est cadre dans une société de transport. Alors qu’elle est employée depuis quatorze ans, elle apprend du jour au lendemain qu’elle est licenciée, et découvre le soir-même à la télévision les raisons de son licenciement. Elle décide alors d’exercer un droit de réponse très particulier…

Ce film revient sur la période l’état d’urgence en France, pourriez-vous nous expliquer les raisons qui vous ont poussé à choisir cette thématique ?

Ubaydah : Ça a commencé d’abord par la rencontre avec la femme dont est inspirée cette histoire. Dans le cadre d’une prestation audiovisuelle, j’ai été amené à tenir la caméra pendant un entretien avec elle. À ma grande surprise, l’atmosphère était particulièrement apaisée alors que l’on m’avait expliqué qu’elle avait été perquisitionnée en présence de sa fille alors âgée de sept ans. Elle s’est posée et a raconté ce qui lui était arrivé. Je regardais constamment les réactions de la jeune fille, et j’étais interpellé par leur manière de livrer leur récit en toute quiétude, et avec le sourire. Une idée de film commençait déjà à naître dans ma tête, et elle portait forcément sur cette relation tacite entre la mère et la fille, suite à ce qui leur était arrivé. J’ai proposé le projet à mon ami Waheed, et nous avons décidé de le réaliser ensemble.

Waheed : Oui, pour moi c’est vraiment l’histoire de cette femme atteinte dans sa dignité qui m’a touché. Je pense qu’il n’y a que l’art qui peut parler de cela de manière juste et profonde. Si en plus on peut relier cette histoire à une affaire juridique, ça nous fait une vraie matière pour raconter une histoire prenante. C’est surtout cette dimension qui m’intéresse.

Comment avez-vous mené votre travail de recherche et d’enquête en amont ?

Ubaydah : Le cas de cette femme avait été suivi par le CCIF. Un avocat lui avait été conseillé, et le travail de cet avocat a consisté, d’une part, à obtenir des indemnités en prouvant que le licenciement était abusif, et d’autre part à faire annuler l’ordre de perquisition devant le juge. Donc on a d’abord demandé l’autorisation à cette femme ainsi qu’au CCIF d’accéder à la totalité du dossier, et d’avoir le contact de l’avocat pour qu’il nous explique comment les choses se passent concrètement. Ensuite, on a fait un entretien avec Lila Charef, qui était responsable du service juridique. On s’est rendu compte que le nombre d’affaires était trop important, et qu’il y avait énormément de sujets à traiter.

Waheed : Même au niveau médiatique, un certain nombre d’affaires faisaient du bruit, notamment le licenciement d’un grand nombre de bagagistes de l’aéroport de Roissy et les perquisitions violentes dans certaines mosquées. Tout ceci a contribué à l’élaboration du scénario.

L’histoire de Soumaya est inspirée d’un fait réel, une affaire traitée par le CCIF, pourquoi avoir choisi l’histoire de cette femme parmi tant d’autres ?

Ubaydah : Une fois qu’on a eu accès au dossier, on a pu consulter deux éléments qui étaient pour nous déterminants : le premier, c’est que cette femme, qui n’a pas eu d’explications claires sur les raisons de sa mise à pied, a trouvé son affaire étalée dans les médias, à savoir sa prétendue relation avec les milieux djihadistes, et le fait qu’elle serait « en voie de radicalisation ». C’est déjà une matière assez incroyable pour un scénario. Le deuxième élément, c’était la lettre que cette femme avait adressée aux autorités de l’époque, notamment à Manuel Valls et Bernard Cazeneuve. Cette lettre était touchante, et exprimait, au-delà des faits, une vraie vision, un vrai conseil adressé à ces autorités, et une vraie demande : préserver l’honneur et la dignité des personnes avant tout.

Waheed : L’histoire de cette femme nous paraissait centrale, mais nous avons quand même traité d’autres cas dans le film, comme vous pourrez le voir lors de la projection. Au niveau de la procédure, nous avons respecté les faits, en les agençant de manière à ce que le récit soit suivi comme un thriller juridique et social.

Dans quel cadre s’est faite la collaboration avec le CCIF ?

Waheed : Cette thématique, à notre connaissance, n’a pas encore vraiment été traitée dans le cinéma français, et pourtant l’état d’urgence qui devait s’arrêter en novembre 2017 s’est, d’une certaine manière, transformé en cette « loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme », ce qui a alerté bon nombre d’organisations de défense des droits humains et aurait du également alerter bon nombre de cinéastes.

Ubaydah : Justement, j’ai assisté à une soirée organisée par la Ligue des Droits de l’Homme et l’Observatoire de l’Etat d’Urgence, en février 2018. Durant cette soirée, une série de courts métrages intitulés « Attentifs Ensemble » ont été projetés. Le film Soumaya s’inscrit dans une démarche similaire, bien qu’il ne s’arrête pas à une dimension de sensibilisation, mais qu’il tente d’ouvrir une voie vers la paix intérieure, traitée, on l’espère, avec poésie, fraternité et amour. Mais au fond, le film Soumaya a aussi un parcours de production comparable aux films produits ou soutenus par les organisations de lutte pour les droits humains, puisque nous avons travaillé avec le CCIF, qui est l’une des associations de défense des droits humains qui était la plus sollicitée par les personnes de confession musulmane ciblées par l’état d’urgence en France.

Waheed : L’accord avec le CCIF s’est fait assez facilement. Nous avions une seule condition : la liberté du scénario et de la réalisation, et de leur côté, il y avait une condition également : que ce film respecte les faits relatés dans le dossier, et parvienne, par l’art et le récit, à transmettre l’émotion vécue par cette femme et sa fille.

Combien de temps vous a pris la réalisation de ce film et comment avez-vous choisi les acteurs ?

Ubaydah : Au départ, ce projet était une web-série qui devait être diffusée sur internet en 2018. Nous avions lancé un financement participatif qui n’avait malheureusement pas abouti. Donc nous avons modifié le projet et adapté le scénario. On peut dire qu’on était dans une phase de préparation, car le projet était un peu incertain. Cette phase a pris un an. Et au moment où le scénario était fixé en juillet 2018, les choses se sont enchainées assez vite : préparation pendant les vacances scolaires, début de tournage en septembre, fin de tournage en novembre, et postproduction de décembre à fin janvier. Quand la série est devenue un long métrage, deux étudiants de la Fémis sont venus nous aider : Charlotte Corchète qui est devenue directrice de production et Martin Lecointre qui a travaillé sur le montage. Tout cela s’est fait avec une équipe réduite mais très compétente.

Waheed : Le choix des comédiens s’est fait de manière classique, avec annonces et séances de casting. Pour les rôles de Soumaya et de l’avocate, nous avions une vingtaine de comédiennes qui avaient postulé. Ça a été très facile de choisir Soraya Hachoumi pour le rôle de Soumaya, parce qu’en plus de son jeu qu’on trouvait très juste, le sujet lui tenait à cœur, et d’ailleurs elle a commencé l’an dernier des études de droit en plus de son métier de comédienne. Concernant Sonya Mellah, qui joue le rôle de l’avocate, c’est la même chose : un jeu très juste, posé, et un personnage qu’elle voulait défendre. Pour Khalid Berkouz, c’est quelqu’un avec qui j’ai travaillé sur plusieurs courts métrages. On l’a testé sur ce rôle et il était parfait.

Votre film fait l’objet d’une tournée dans plusieurs villes. Quel message souhaitez-vous que l’on retienne du film ?

Waheed : Ce n’est pas tout à fait un message, je dirais : le cinéma a cette force de transmettre des sensations et des émotions qui parfois sont contradictoires et nuancées, et vous verrez que dans le film les personnages sont complexes et tiraillés. Faites votre avis en regardant le film !

Ubaydah : Tout d’abord nous souhaitons vous remercier, le CCIF de nous avoir ouvert vos portes car si cette première expérience trouve un écho, on espère que vous pourrez développer un pôle culturel, un peu comme le font certains organismes de défense des droits humains. Nous aimerions que d’autres films comme Soumaya puissent aborder des sujets qui ne sont que trop peu abordés dans le cinéma français.

  1. Dont également le documentaire Ta Dernière Marche dans la Mosquée, qui porte sur l’attentat qui a touché la mosquée de Québec.

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