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Expérience de la discrimination des femmes musulmanes voilées au travail : le cas de Layla

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Par Oumalkaire Mohamed Barkat

Introduction 

En mars 2017,la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a rendu deux arrêts portant sur le voile en entreprise privée:une affaire française et une affaire belge.Dans la première, une ingénieure d’études, Madame Bougnaoui, avait été licenciée suite au souhait d’un client de ne pas recevoir les services d’une salariée voilée. Dans la deuxième, une réceptionniste, Madame Achbita, avait été licenciée pour manquement à l’obligation de neutralité figurant dans le règlement intérieur, après avoir décidé de porter le voile au sein de l’entreprise. En l’absence d’une politique de neutralité (restreignant la manifestation des convictions religieuses ainsi que les opinions politiques et philosophiques des salarié.e.s) au sein de l’entreprise, la CJUE conclut dans le cas de Mme Bougnaoui que le souhait d’un client ne pouvait motiver le licenciement d’une salariée en raison de son signe religieux. En revanche, dans le cas de Mme Achbita, la CJUE exclut toute discrimination directe dès lors que le règlement intérieur de l’entreprise présente une règle de neutralité générale,bien que le licenciement de la salariée ait été aussi justifié par les mêmes aspirations de la clientèle. En se basant sur la présence ou non d’une règle de neutralité pour établir une discrimination directe, la CJUE a favorisé les politiques de neutralité au détriment de la protection des salariés contre les discriminations, en particulier contre la discrimination religieuse.

Au niveau national, la loi El Khomri du code du travail permet aux entreprises privées de réguler l’expression des signes religieux de leur salarié.e.s. Un employeur peut invoquer, pour restreindre la liberté religieuse de ses employé.e.s, la notion de « nécessité du bon fonctionnement de l’entreprise » figurant dans la loi El Khomri. Même si la loi prévoit que l’employeur justifie objectivement que la restriction est proportionnelle à la nature de l’emploi etdestâches à effectuer, la notion de « nécessité du bon fonctionnement de l’entreprise » ouvre la voie aux dérives et usages abusifs. Si la loi est précise quant au port des signes dans le secteur public, elle est revanche floue pour ce qui est du secteur privé. En favorisant l’insertion d’une clause de neutralité dans le règlement intérieur des entreprises, elle laisse la gestion du fait religieux en entreprise privée à la libre appréciation des employeurs. Si cette neutralité porte indifféremment sur les opinions politiques, philosophiques et les convictions religieuses, elle désavantage dans les faits les personnes portant des signes religieux,notamment les femmes voilées,sur le marché du travail et occulte la discrimination religieuse dont elles font l’objet.

C’est à l’aune de ce cadre juridique peu protecteur envers les salariés,notamment les femmes musulmanes voilées,contre la discrimination religieuse que je me suis intéressée à l’expérience de la discrimination de ces femmes au travail. J’ai mené des entretiens auprès de 12 femmes qui ont été accompagnées par le CCIF avec pour objectif de s’interroger d’une part sur le ressenti de ces femmes face à la discrimination,et d’autre part sur les stratégies qu’elles ont adoptées. Toutes ont travaillé avec le voile (5 d’entre elles ont été recrutéessans le voile), elles ont entre 22 et 40 ans au moment de l’enquête et elles résident en France métropolitaine et en France d’outre-mer. Recouvrant l’ensemble du territoire français, les entretiens ont eu lieu via des appels téléphoniques ou des appels vidéo. Ces femmes ont toutes contacté le CCIF suite à des discriminations qu’elles ont subies sur leur lieu de travail en raison du port du voile entre 2013 et 2018. Si le ressenti et les stratégies adoptées varie d’une femme à une autre, le cas de Layla illustre bien le climat islamophobe auquel ces femmes sont confrontées. 

Entretien : 

Bonjour Layla, je vous remercie de m’accorder cet entretien et de nous raconter votre histoire.

Je vous en prie.

Pour commencer,je vous laisse vous présenter en me disant quelques mots par exemple sur votre parcours académique et professionnel.

Moi je m’appelle Layla, j’ai 35 ans avec 3 enfants. J’ai eu un bac pro en commerce et j’ai commencé à travailler pour une société privée à l’aéroport. Elle sous-traite avec des compagnies aussi bien nationales qu’internationales et j’ai travaillé en tant qu’agent de transit. Çaaété mon premier emploi juste après l’obtention de mon diplôme. Mon père et mon frère ont travaillé aussi dans cette entreprise, mais après 13 ans de travail, j’ai fait une rupture conventionnelle parce qu’il y a pas mal de choses qui ont fait que je ne pouvais plus y rester.

Pendant ces 13 ans,vous avez travaillé avec le voile ? 

Non, je l’ai porté en 2007. J’ai commencé à le porter en turban dans l’entreprise, mais dehors je portais un voile classique qui couvre le cou. Au travail, mes collègues et supérieurs, on va dire qu’ils ont vu le changement, j’ai eu quelques questions, mais ça n’a pas vraiment posé de problème jusqu’au jour J où un nouveau règlement intérieur a été voté.

Et quand est-ce que ce nouveau règlement intérieur a été adopté ?

C’était en 2014. Après que ce règlement ait été voté, on m’a demandé d’enlever mon turban au travail, j’ai refusé et je leur ai dit que je ne l’enlèverais pas. Ils m’ont dit qu’il y aurait une tenue règlementaire en bleu qui serait mise en place pour tout le monde, je leur ai répondu qu’il n’y avait pas de problème, mais que je porterais un petit foulard bleu marine. Finalement,après je suis tombée enceinte et j’étais partie en congé maternité et le règlement intérieur n’était pas encore mis en place. En fait, j’ai pris un congé maternité parce qu’avecles attentats de 2015,ils m’ont supprimée mon badge au motif que je faisais partie selon eux d’un mouvement dangereux et je ne pouvais plus accéder aux locaux. C’est là que j’ai fait appel au CCIF qui m’a conseillé d’aller voir une avocate pour faire appel de cette interdiction. On est donc allées avec mon avocate au tribunal, mais le juge a validé la décision de mon entreprise. Mon avocate a fait appel de la décision du juge, depuis on n’a pas de nouvelles. 

D’accord,donc depuis 2015 vous ne travaillez plus dans l’entreprise ?

Oui, mon congé maternité s’est terminé en 2018, mais comme je n’avais toujours pas de nouvelles, j’ai demandé une rupture conventionnelle. Quoiqu’il arrive,si j’avais eu mon badge, j’aurais dû me battre pour mon voile et je n’avais pas de forces pour ça. Parce que ça joue beaucoup sur le moral. Et comme je suis séparée avec trois enfants, je ne me voyais pas me battre et rester sans salaire pendant des mois. Alors que si j’avais eu cette force personnelle et familiale derrière moi, je pense que j’aurais continué. Alors que là,me retrouver toute seule avec les enfants, ce n’est pas possible de m’engager dans des combats qui peuvent ne pas être gagnés.

Et vos collègues,comment ont-ils réagi par rapport à ça ?

Il y en a qui m’ont soutenue et d’autres qui disaient que je foutais le trouble dans la boite,ou qui me lançaient quelques petites piques du genre :« oh tu étais mieux avec tes cheveux lâchés, t’étais belle quand on voyait tes cheveux ». Et puis comme tout travail, il y avait des gens qui n’étaient pas honnêtes,qui étaient concrètement islamophobes. Vous savez, le jour des attentats en 2015, je me suis mise en arrêt maladie quelques jours parce que j’avais trop peur de leurs réactions et je n’avais pas envie de me retrouver à me justifier.

Est-ce que votre frère et votre père travaillent encore dans l’entreprise ?

Non,mon frère est parti car il avait monté sa boite et mon père avait pris sa retraite. Il aurait pu d’ailleurs continuer, mais avec tout ce qui s’est passé,il ne pouvait pas faire semblant et continuer à travailler. Il a donc demandé une retraite anticipée.

En ce moment vous êtes en recherche d’emploi ?

Je vais faire une reconversion professionnelle, c’est encore flou dans ma tête parce que j’ai fait la même chose pendant 13 ans de ma vie. J’ai été jetée dans le monde du travail très jeune et ce n’est pas évident de faire une reconversion au bout de tant d’années, mais je pense que je vais plus me tourner vers le social. Bon après,il faut avoir les reins et le cœur solides, mais de toute façon que ce soit dans le social ou autre,je serai toujours confrontée à la question du voile. Maintenant je sais que si je me présente à un entretien d’embauche avec le voile, je sais que je serai très vite recalée, peut-être pas, mais c’est fort probable. D’après ce que je ressens et des expériences des gens, je me dis que si je travaille avec mon voile, je ne trouverai que des postes comme employée de réserve alors que moi je suis quelqu’un qui aime le contact avec les gens.

Avez-vous envisagé de travailler sans le voile ?

Vu l’état actuel des choses, oui je compte l’enlever pour travailler. Sincèrement je l’espère pas, mais si vraiment je suis en difficulté je serai prête à le retirer. En tant que mère célibataire, c’est très compliqué,j’espère juste que je n’en arriveraipas là. C’est ce que je disais à mon conseiller de Pôle emploi, ce sera très difficile pour moi de reprendre le travail même si j’en trouve. Quel employeur va accepter d’aménager mes horaires par rapport à mes enfants ? Si la plus petite avait 12 ans,je serais un peu plus rassurée, mais bon 3 ans c’est trop jeune. Mais ça va, vous savez il y a pire que moi. Al hamdoulilah, on va dire que je suis une guerrière et une battante. Je me suis toujours battu même si parfois on me mettait des bâtons dans les roues. Et puis il y a quand même des gens bien, il y a pas mal de choses qui sont faites pour aider les gens. 

Que ce qui vous avait motivée à faire appel spécifiquement au CCIF ?

Parce que toutes les structures auxquelles j’aurais pu faire appel à l’exception du CCIF, je me suis sentie jugée. En fait, par exemple avec les autres structures, j’aurais parlé du voile,ils m’auraient dit : « Oui, mais vous pouvez travailler sans le voile, il faut s’intégrer dans la société ». Que ce soit dans le domaine public ou privé,ils m’auraient dit : « Oui, mais pour vos enfants vous ne pouvez pas travailler sans votre voile ? », etc. Alors que quand j’ai appelé le CCIF, ils me n’ont pas dit ça et c’est tout ça qui m’a poussée à faire appel à eux.

Qu’avez-vous pensé de votre premier contact avec le CCIF ?

C’était rassurant, je me suis sentie écoutée et si j’avais besoin de conseils,je pouvais appeler la juriste. Elle m’a donné des références, des articles de lois afin que je puisse me défendre. J’ai trouvé un soutien et une oreille attentive. Heureusement que le CCIF existe, parce que savoir qu’il y a une structure qui est là pour faire valoir mes droits les plus fondamentaux, c’est sécurisant. 

Aujourd’hui,quel rapport gardez-vous avec le monde du travail ?

Honnêtement, j’ai peur de retourner sur le marché du travail. J’ai peur d’essuyer des centaines de refus d’embauche juste parce que je porte le voile. Je vais essayer dans un premier tempsde chercher des entreprises qui acceptent le voile, mais j’appréhende d’être forcée à l’enlever. Parfois, j’ai impression que porter le voile en France,c’est toute une aventure. Il faut vraiment être solide, j’ai dans mon entourage des femmes qui enlèvent leur voile en allant au travail et je vois dans quel état elles sont psychologiquement ! Mais j’ai surtout peur pour ma fille, je la vois grandir et je n’ai pas envie qu’elle vive la même chose. Je garde espoir, peut-être que quand mes enfants seront sur le marché du travail,les choses auront changé.

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