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Etat d’urgence : islamo-diversion comme joker

« Jusqu’à présent, on ne pouvait pas dire que les principes de la République étaient remis en cause. Mais à partir de maintenant, nous rentrons dans une zone d’incertitude ». Ces mots ont été prononcés avec gravité par le Défenseur Des Droits M. Jacques Toubon, à l’occasion de son dépôt de bilan ce vendredi 26 février sur la « première période » de l’état d’urgence. Les griefs justifiant une telle déclaration ne manquent pas.

Questions sur les défaillances des services de renseignement et de l’échec de la stratégie anti-terrorisme adopté depuis 30 ans restées sans réponse, affaiblissement du pouvoir judiciaire au bénéfice des préfets et de la police qui, munis de pouvoir grandement renforcés et sans contrôles multiplient les bavures, violation de la vie privée et décisions arbitraires, la liste pour qualifier la boîte de pandore ouverte par le virage sécuritaire du gouvernement est malheureusement non exhaustive.

Dès lors qu’il est admis que les libertés fondamentales peuvent-être troquées en échange d’une sécurité visible à défaut d’être efficace, il est à craindre que cette liste s’allonge.

Et pour cause, ce qu’ont surtout révélé ces trois derniers mois, c’est une désertion de la responsabilité institutionnelle quant à son rôle de préservation des Droits de l’HommeSi ce glissement a été rendu possible, c’est aussi parce que la normalisation de l’islamophobie et la déshumanisation des citoyens de confession musulmane ont rendues acceptable l’idée qu’on peut se voir se confisquer ses libertés les plus fondamentales, celles de circuler et de travailler librement, sur le fondement d’aucune preuve matérielle. 

  • Les musulmans, premières cibles…

Au total, 274 assignés à résidence que le Ministère de l’Intérieur compte réduire à moins d’une centaine pour la prolongation de l’état d’urgence dont la fin est prévue – jusqu’à nouvel ordre – au 26 mai 2016. 

Motivant ces arrêtés de perquisition et d’assignation à résidence, des formulations vagues au contenu parfois tout simplement faux, ou assimilant la pratique religieuse à un comportement jugé dangereux. Un exemple parmi tant d’autres, Issa, ex-assigné à résidence accusé de vouloir se rendre en Syrie sur la base d’une dénonciation calomnieuse d’une  amie  de son épouse, alors que la famille ne planifiait rien d’autre si ce n’est des vacances en Turquie, ou encore M.B dont l’assignation à résidence provenait d’une dénonciation calomnieuse de ses collègues de travail. Derrière ces chiffres, ce sont des centaines de familles, d’hommes, de femmes, parfois avec des enfants, dont les vies ont été brisées.   

Parmi ces enfants, certains ont vu leurs parents menottés, d’autres ont été trainés de leur lit par des policiers lourdement armés ou sommés de « lever les mains en l’air » sous les yeux ébahis de leurs parents. Le Défenseur Des Droits avait lui-même dénoncé l’absence de précautions lors des perquisitions pour protéger les enfants. 

En plus des décisions arbitraires pour faire perquisitionner  et assigner à résidence des individus (dont certaines sont basées sur des notes blanches, soit des documents non datés et non signés), l’exécution de ces ordres de manière brutale et avec la volonté d’humilier, nous inquiète au plus haut point quant aux répercussions sur les enfants. Pour les plus fragiles, ce sont soit des traumatismes à vie, soit un risque de basculement à l’âge adulte. Dans quelles conditions psychologiques seront-ils ?

L’état d’urgence a permis aussi de cibler une catégorie de population en raison de leur pratique religieuse, comme l’ont rappelé Amnesty International et Human Right Watch dans leurs bilans respectifs.

Preuve que cet état d’exception cible les musulmans sans les protéger : alors que le 24 décembre, un groupe de « manifestants » opérait une expédition punitive dans la mosquée d’Ajaccio, rien a été fait pour identifier les auteurs, et si un arsenal militaire a été retrouvé chez un militant islamophobe début décembre, celui-ci est finalement relâché.  Le chef de cabinet du Préfet d’Eure et Loir avait quant à lui admis en toute tranquillité qu’il ciblait des « musulmans pratiquants » dans une logique préventive.

  • …avant l’effritement de nos droits fondamentaux

L’ignoble idée selon laquelle en ciblant les citoyens de confession musulmane, l’opinion publique française serait tranquillisée, ne peut rassurer qui que ce soit, car après avoir pris les musulmans pour cible, l’état d’urgence s’est attaqué aux maraîchers bio, aux manifestations contre la COP21, aux militants syndicaux et associatifs et a mis en place un système d’étouffements de toutes contestations sociales.  

Si l’islamophobie latente a permis l’acceptation de ce régime d’exception, les mesures arbitraires de l’état d’urgence n’ont pas tardé à s’étendre sur des champs d’action qui n’avaient rien à voir avec la lutte contre le terrorisme.

Il est tout autant inquiétant que la commission des lois censée contrôler l’état d’urgence n’a pas freiné le gouvernement dans sa dérive ni n’a été en capacité de protéger les libertés fondamentales, se retrouvant de facto cantonnée à un rôle symbolique.

Pour preuve qu’il y ait une désertion de la responsabilité institutionnelle, ni le Conseil d’Etat,  ni le Conseil Constitutionnel n’ont pesé bien lourd pour empêcher le passage de lois liberticides. Que dire également de ces 441 députés qui ont démissionné de leur poste le 8 février dernier lorsqu’il fallait voter la constitutionnalisation de l’état d’urgence ?

Nous le martelons depuis des années, l’islamophobie n’est pas une question qui touche seulement les citoyens de confession musulmane. Elle est de nature à justifier des dérives, à défaut de faire face aux questions sociales et économiques. À l’heure actuelle, la France vit un moment crucial de son histoire, entre tentation de tendre vers une dérive autoritaire et attachement de ses valeurs fondamentales qui la définissent. Il appartient à chacun d’endosser la responsabilité de transformer ce moment de détresse en un pas vers une société plus juste et égalitaire.   

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