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Islamophobie: Mise au point sur une contre enquête

Si tu es étudiant en droit sans grande envergure, n’ayant jamais produit quoi que ce soit de significatif dans le monde académique, mais que tu aspires (et qui t’en voudrait) à ce qu’au moins une fois les projecteurs soient braqués sur toi, pourfendant la bienpensanceTM en affectant l’air sérieusement ridicule de ceux qui, couvrant leur ignorance d’un docte langage prennent les propres habits du savant sans en revêtir les souliers usés.

Jean-Christophe Moreau et Isabelle Kersimon, « islamophobie, la contre-enquête »

Si tu es journaliste précaire, ne comptant à ton actif que des œuvres majeures du type « J’arrête de fumer » ou « Anti-cellulite » (n’ayant même pas mérité une brève dans feu Paris Boum Boum, mais qu’à défaut d’une carrière sérieuse, tu as trouvé refuge dans un office co-financé par un leader d’extrême Droite, ne perds pas espoir : tu peux encore, comme tant d’autres avant toi, faire carrière sur le dos des Musulmans.

C’est ce que semblent avoir parfaitement compris Jean-Christophe Moreau et Isabelle Kersimon qui publient « islamophobie, la contre-enquête », un ouvrage qui, à défaut d’apporter quoi que ce soit de nouveau à la pensée néo-réactionnaire (dont tout observateur notera qu’elle est en France devenue moribonde), pourra au moins utilement caler un meuble chancelant ou servir d’amorce à un feu de joie républicain.
 
Passée cette aimable introduction, entrons dans le vif du sujet :

Le livre est une attaque en règle contre le travail mené depuis maintenant près de 12 ans contre l’islamophobie, avec une obsession presque amoureuse pour le CCIF, dont les auteurs tentent de mettre en cause l’intégrité, tant idéologique qu’analytique.

L’islamophobie désigne des actes et des discours qui visent des individus ou des institutions en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à la religion musulmane. 

Un tel ouvrage utilise deux ressorts principaux :
 
– Le premier : s’attaquer aux données du CCIF, en se focalisant sur plusieurs cas isolés et en cherchant à mettre en cause la qualification islamophobe retenue par l’association dans le traitement du dossier. En mettant en doute la précision et la nature des charges invoquées, on espère ainsi décrédibiliser dans son ensemble l’appareil statistique utilisé pour substancier et démontrer la réalité de l’islamophobie en France (puis par capillarité, porter atteinte aux universitaires et aux journalistes ayant utilisé nos données)

– Le second : proposer une bouée de sauvetage aux rescapés du Titanic islamophobe, dont le navire idéologique s’effondre mois après mois, à mesure que le monde associatif, académique, médiatique et politique prend progressivement conscience de la réalité du phénomène islamophobe et, devant la gravité de la situation, cherche des solutions pour l’endiguer.

Il eût été utile, pour de si brillants contre-enquêteurs, d’interroger les intéressés sur la nature du travail mené afin d’au moins donner l’apparence d’une analyse contradictoire, comme l’apprennent pourtant tous les étudiants journalistes dès leurs premières semaine de cours. Isabelle Kersimon et Jean Christophe Moreau auraient ainsi évité, outre l’humiliation dont on sait désormais qu’elle ne tue point, la perte d’un temps précieux (propice à l’écriture, qui sait, d’un second traité d’utilité publique intitulé « Cellulite : le Retour » ?).
 
Mais, l’éducation étant répétition, qu’il nous soit donc permis de rappeler et d’expliquer ici quelques points importants de notre méthodologie :
 
a) Sur la qualification de l’islamophobie, notre définition d’usage est on ne peut plus claire :

L’islamophobie désigne des actes et des discours qui visent des individus ou des institutions en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à la religion musulmane.

Les actes recueillis et compilés par le CCIF sont ainsi des incidents qui tombent déjà sous le coup de la loi, la France étant dotée d’une législation interdisant et punissant sévèrement les discriminations et les violences racistes, y compris sur une base religieuse. Il s’agit de veiller à ce que ces lois protectrices des victimes soient pleinement appliquées. On parle donc d’actes pour qualifier les manifestations factuelles du phénomène raciste. On peut également parler d’idéologies pour couvrir l’ensemble des discours et des idées qui viennent légitimer, déclencher, encourager ces actes.

b) Sur les cas isolés retenus par les auteurs pour tenter de mettre en cause la qualification islamophobe retenue par le CCIF, un examen plus détaillé et une demande d’information auraient permis de mieux appréhender la réalité des faits.

A titre d’exemple, prenons l’un des principaux cas mis en cause par les auteurs : l’affaire des animateurs de vacances pour la mairie de Gennevilliers. Pour rappel, la mairie avait fin au contrat de ces animateurs, au motif que leur jeûne durant le mois de Ramadan mettrait en danger les enfants dont ils avaient la responsabilité. Le CCIF avait alors alerté la mairie sur le caractère discriminatoire d’une telle mesure, puis organisé avec d’autres associations une mobilisation qui avait permis de faire annuler la décision, l’équipe du maire réalisant la nature problématique de leur positionnement initial.

Ce n’est pas, comme le prétendent Mme Kersimon et M. Moreau pour nier la nature islamophobe du dossier, sur une simple problématique de sécurité que portait la décision de la mairie, mais sur le fait que c’est bien la pratique religieuse des animateurs qui faisait d’eux des potentiels facteurs de risque. Nous avions relevé à l’époque qu’une telle approche du risque sanitaire était abusive, puisqu’elle supposait que tout animateur présentant une disposition physique particulière (grossesse, diabète, fragilité osseuse, condition cardiaque…) devrait également être renvoyé, précisément pour les mêmes raisons invoquées.

Or la décision de la mairie ne s’appliquait qu’aux seuls animateurs de confession musulmane. D’autre part, la mise en œuvre d’une « police du jeûne » semblait surréaliste, en ce qu’elle se basait sur l’identification des salariés en raison de leur appartenance religieuse supposée, sans même parler des contingences opérationnelles que cela soulèverait. Il est éclairant de relever que, dans les échanges avec la mairie, ont été invoquées les notions de laïcité, de visibilité religieuse et d’autres concepts ayant peu à voir avec la question de sécurité. La capacité d’écoute et de remise en question de la mairie de Gennevilliers, sur ce dossier, est à saluer, ainsi que la qualité de la mobilisation des associations impliquées à l’époque. On voit ainsi, sur ce cas en particulier, que c’est l’ensemble des faits, des discours, des échanges et des décisions qu’il faut analyser de manière conjointe si l’on veut réellement comprendre et identifier la nature discriminatoire d’une pratique.

Isabelle Kersimon et Jean Christophe Moreau se sont donc malheureusement limités à une analyse très superficielle et, sur ce dossier comme sur les autres, il apparait qu’ils ne disposaient pas des informations ni de la profondeur d’analyse suffisantes pour pouvoir qualifier les faits, et encore moins pour mettre en doute l’action du CCIF sur cette affaire.

La tentative de Mme Kersimon et de M. Moreau de mettre en cause le travail du CCIF concorde avec une large campagne, notamment venant de l’extrême droite et de ses soutiens inavoués, pour nuire à notre association. Leur travail y trouve ainsi un écho naturel, ainsi que parmi les négateurs de la réalité islamophobe.

La démarche des auteurs, avec toutes ses failles, a néanmoins un réel mérite, puisqu’elle nous donne l’occasion de faire le point sur les limites des systèmes quantitatifs en matière de lutte contre le racisme.

La seule erreur que les universitaires, les pouvoirs publics et les associations peuvent faire dans la qualification et la quantification des formes contemporaines de racisme, c’est de les sous-estimer.

En effet, bien qu’absolument nécessaires pour objectiver les phénomènes racistes, les dispositifs de collecte de données sont loin d’être parfaits et présentent de nombreuses limites, qu’il convient de bien garder à l’esprit, quelle que soit la nature du racisme étudié :

1) Les chiffres ne donnent pas la pleine mesure des préjudices subis, puisqu’ils ne mesurent (dans le meilleur des cas) que les manifestations déclarées du phénomène raciste (discriminations, crimes de haine, etc). Il est, en l’état, impossible de mettre des chiffres sur des formes de préjudice plus diffuses et plus profondes, portant atteinte aux populations visées par le racisme

2) Les associations se basent dans un premier temps sur les témoignages des victimes, avant de mettre en œuvre un travail de recoupement, de vérification et d’investigation juridique. L’ensemble de ce travail sur le fond des dossiers prend plusieurs mois. Il y a donc un décalage structurel entre le temps du recensement et le temps de la validation statistique. Voilà pourquoi, à chaque fin d’année, il est nécessaire de prévoir un temps de consolidation des données compilées, afin d’estimer au mieux les tendances et l’ampleur du phénomène

3) La mesure statistique est toujours entendue avec une marge d’erreur. C’est ce que l’on nomme techniquement un « intervalle de confiance ». Dans le cas d’une étude, d’un sondage ou d’une enquête, cet intervalle peut être estimé à priori, en fonction des techniques d’échantillonnage utilisées, du type d’étude et de la population sondée. Dans le cas de données compilées au fil des déclarations et des actes survenus, cette estimation ne peut se constater qu’à postériori, au moment de la consolidation des données, en notant en moyenne un intervalle de l’ordre de 2 à 4% selon l’année. Il est à ce titre très utile de bénéficier d’une deuxième comptabilité tenue par le ministère de l’intérieur à propos des plaintes concernant les actes qualifiés d’antimusulmans: cela permet, pour la partie comparable des données (les seules plaintes, donc), de voir si nos données convergent et s’il convient d’approfondir l’analyse sur certains types d’actes

4) Il y a enfin un effet majeur à prendre en compte, dans l’estimation du phénomène : c’est celui des ordres de grandeur liés au sous-report des actes. En effet, les actes racistes sont et demeurent sous-reportés, non seulement auprès des forces de police, mais également auprès des associations. L’Agence des Droits Fondamentaux a démontré, dans son étude intitulée EU-MIDIS, que seuls 18% des victimes d’actes de discrimination raciste en Europe avaient déclaré l’acte. Cette estimation est confirmée par l’enquête « Victimes Silencieuses » que nous avons menée en 2014, qui démontrait que seuls 20% des personnes ayant eu une expérience de discrimination ou de violence islamophobe avaient entamé des démarches pour le déclarer.

  • Qu’est-ce que cela veut dire ? 

C’est très simple : même si le système d’accueil et de suivi des victimes était absolument parfait, si les agents de police accueillaient toutes les victimes souhaitant se déclarer sans jamais les renvoyer ni les intimider, si la qualification des faits retenus était toujours la bonne, si les coupables étaient dûment arrêtés et jugés, si nous disposions de l’ultime méthodologie statistique dans la production de nos rapports et qu’il n’y avait aucune déperdition entre le moment où la victime entame sa démarche et celui où les chiffres sont publiés, nous serions encore bien en dessous de la réalité du phénomène islamophobe, au moins cinq fois plus grand.
 
Par conséquent, la seule erreur que les universitaires, les pouvoirs publics et les associations peuvent faire dans la qualification et la quantification des formes contemporaines de racisme, c’est de les sous-estimer.
 
C’est notamment pour ces raisons et conscients de ces contraintes bien réelles que le CCIF a concentré ses efforts, en 2013 et 2014, au développement d’une plateforme pan-européenne de monitoring et de lutte contre l’islamophobie, en partenariat avec d’autres associations et avec le soutien de la Commission Européenne, ce qui nous a permis notamment de mettre en place un système informatique permettant aux associations d’aide aux victimes et aux organisations internationales de mieux recenser les actes et de pouvoir produire des données toujours plus fiables, à destination des pouvoirs publics, des universitaires, des médias, des associations et surtout du grand public, afin de sensibiliser nos concitoyens sur la gravité du racisme.  

Par ce soutien à notre projet, la Commission Européenne marque son souhait de mieux mesurer l’islamophobie en choisissant le CCIF et ses partenaires pour leur sérieux.

C’est la même rigueur méthodologique qui nous permet de contribuer chaque année au rapport sur les crimes de haine produit par l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE).

C’est enfin la qualité et la légitimité du travail mené par nos équipes durant les 12 dernières années qui nous permet de jouir, auprès de l’ONU, du statut spécial consultatif au sein du conseil ECOSOC.
 
La reconnaissance de ce travail sur le fond nous permet de mesurer son importance et sa nécessité, y compris au niveau international.

Il est nécessaire et utile de porter un regard critique sur le travail des organisations non-gouvernementales comme le CCIF. Encore faut-il que ce type d’évaluation soit mené avec un minimum de rigueur et de sérieux, et pas uniquement comme une tentative désespérée de discréditer la lutte contre l’islamophobie, dans un contexte politique où cette idéologie est devenue monnayable.

Isabelle Kersimon Le CCIF Ment

Mise à jour: depuis la publication de cet article, l’un des co-auteurs, JC Moreau, s’est publiquement désolidarisé d’Isabelle Kersimon, suite à ses méthodes et dérives identitaires.

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Comments (4)

La France a besoin du travail sérieux que vous faites. N’est il pas possible de coopérer avec des services statistiques gouvernementaux (et ainsi de ‘clouer le bec’ aux détracteurs)?

Ca fait mal de penser que des personnes sont ainsi aussi peu soucieuse du climat social de leur pays.

le problème est que ce genre de politicien/essayiste n’est pas capable de faire un produit en croix… donc une analyse statistique et son analyse n’en parlons pas !

principe de précaution ou inégalité de traitement

L’affaire “des animateurs de Gennevilliers” ne rejoint-elle pas celle-ci ?

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1225056-don-du-sang-des-homosexuels-une-discrimination-absurde-qui-ne-sert-personne.html

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