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Education nationale : Des sanctions administratives à deux vitesses

Crédit Photo : Hôtel de ville d’Avignon Flickr Ell Borwn

Emporté dans le tourbillon de la folie collective qui s’est emparée des couloirs d’écoles et des salles d’interrogatoires au lendemain des attentats de janvier, M. Jean-François Chazerans, professeur de philosophie à Poitiers, apprend lundi 30 mars sa mutation d’office pour « apologie du terrorisme ». Le couperet de son recteur d’académie est tombé.

Tant pis si les accusations d’une seule de ses élèves, depuis annihilées par l’enquête judiciaire, ont suffi à entraîner sa mutation. Tant pis si ce professeur a été depuis blanchi par la justice. Le couperet reste étrangement tranchant et sans appel. Ainsi soit-il, selon la seule – mauvaise – volonté du recteur d’académie de Poitiers.

Face à une telle décision, nous faisons face à un sentiment d’incompréhension. A la suite des attentats de janvier, nous avons reçu près de quarante signalements concernant des maîtres d’écoles et des professeurs peu scrupuleux quant aux valeurs de Liberté, d’Égalité et de Fraternité qu’ils sont censés inculquer à nos citoyens en devenir. Des professeurs et instituteurs qui ont déchargé sur leurs élèves de confession musulmane tous leurs préjugés et frustrations, faisant fi de leur déontologie.

C’est avec un fort sentiment de malaise que nous avons constaté que dans la majorité des cas, un point semble faire office de dénominateur commun : la promptitude des administrations scolaires et de leurs supérieurs hiérarchiques à camoufler, ou à minimiser, les propos abjects, racistes et islamophobes à l’endroit des enfants qui devront apprendre à grandir avec cette plaie ouverte au cœur, à l’âge où certains n’ont même pas encore fêté leur 10 ans.

Nous posons la question, clairement et en toute limpidité : Comment M. Jean-François Chazerans a-t-il pu écoper d’une mutation d’office aussi prompte et aussi sévère pour une justice qui l’a blanchi, alors qu’Ahmed, Yazid, Ayman, Ilyes  n’ont eu droit qu’à un silence complice, voir bien pire, un soutien lâche et sans concession de leurs tourmenteurs de la part de leurs établissements scolaires, approuvé de surcroît par la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem ?

Comment avons-nous pu aboutir à une administration scolaire qui, sans honte aucune, laisse s’installer un tel deux-poids, deux-mesures dans le traitement des enfants dont elle a la charge ? Cette question, dont les implications et les conséquences sont profondes, devrait constituer une priorité absolue pour le ministère de l’Éducation nationale.

  • Des enfants abandonnés voir persécutés par leur administration scolaire

Yacine* est au collège en Île de France. Depuis novembre 2014, ce jeune garçon de 12 ans, scolarisé en cinquième, subit de l’acharnement qui s’apparente à du harcèlement de la part de l’administration scolaire de son collège. Ce qu’il subit est d’une gravité sans précédent. L’enfant traverse une épreuve psychologique alarmante.

Déjà en novembre 2014, Yacine ainsi que l’un de ses camarades, sont pris à part par leur professeur de technologie pour leur lancer cette réplique « Vous les arabes, vous êtes des esclaves. Sans nous, vous n’êtes rien ». Un racisme à l’état pur exprimé sans complexe. La mère avait alerté la principale du collège. Elle avait obtenu un rendez-vous durant lequel cette dernière avait assuré vouloir faire le nécessaire. Rien n’a été fait. Aucunes excuses officielles ne seront prononcées.    

Plus tard dans l’année scolaire, son professeure principale brandit une de ses copies où la note était  mauvaise, tout en ne ménageant pas ses efforts pour l’humilier publiquement. La mère exige à nouveau un rendez-vous avec la Principale et découvre avec surprise, mise sur le fait accompli, que la professeure fautive est également présente. Durant ce rendez-vous, la Principale adopte une posture extrêmement choquante. Elle cherche à tous prix à minimiser les faits, en affirmant que si d’autres problèmes se font jour, « elle [la mère] peut aller chercher un autre collège » et en assurant au passage que la professeure principale est « une amie » en rappelant sa confiance à l’égard de celle-ci.

Jeudi 26 mars, en cours d’éducation physique et sportive, Yacine percute son camarade sans le vouloir et ce dernier tombe. Son ami, tout à fait conscient de l’acte involontaire de Yacine ne lui en tient pas rigueur. Pas de problème entre eux. Mais son professeur de sport s’est senti obligé de saisir l’occasion pour exprimer gratuitement son mépris.

Il tance méchamment Yacine* en lui lançant cette réplique à la figure « Tu es un criminel ». Inspiré par son élan de méchanceté, il persiste et signe devant tous les autres élèves: « regardez c’est un meurtrier, c’est un meurtrier. Il vient de commettre un attentat ». Yacine lui répond qu’ « [il] n’est pas un meurtrier ». Son professeur, ayant bel et bien décidé de s’acharner sur son élève lui répète « Si tu es un meurtrier ». Yacine, conscient de ses droits, lui rétorque qu’ « [il va le dire à ses parents » et qu’ « ils vont porter plainte ». Le professeur n’aura d’autre réponse que celle de hausser les épaules…   

Dans la nuit qui suit cet incident, Yacine fait pipi au lit. Le matin, il est mal et ne veut pas aller à l’école. A 9h15, sa mère appelle l’accueil du collège qui fait suivre son appel à la CPE. La mère lui expose les faits. De nouveau, la réaction de l’administration collégiale est très choquante : « Non mais ce n’est pas grave, ce ne sont que des propos déplacés ». La mère insiste en expliquant que « ces propos sont graves, racistes et traumatisants ». La CPE persiste sans concession « Non non, c’est juste déplacé ». La maman lui rétorque que donc « un enfant qui fait tomber un autre enfant serait un terroriste ? ». Implacable, la CPE n’aura pour toute réponse que « non, il ne faut pas le prendre comme cela, il [le professeur] a simplement voulu lui expliquer le danger ».

Quand l’islamophobie et le racisme s’assument sans complexe à tous les niveaux dans un collège, il est urgent de considérer que la situation est alarmante et nous sommes en droit de nous demander comment une telle situation est possible.

La famille a déposé plainte et a saisi le CCIF, qui lui apporte son assistance juridique afin que ces agissements ne demeurent pas impunis. Yacine est depuis suivi par un psychologue.

Le 8 janvier en Île de France, un jeune homme âgé de treize ans, Yazid, refuse de poursuivre le match de badminton avec un camarade qui s’attribue indûment des points. Il est repris par l’enseignant, qui l’attrape par la capuche, le pousse, et l’injurie dans les termes suivants “sale arabe ” et de “sale djihadiste “.

Le père a été reçu à sa demande par la principale du collège et son adjointe en présence du professeur mis en cause, qui ont tenté de minimiser les faits. L’enseignant a toutefois reconnu en partie les faits : l’emploi à deux reprises du terme djihadiste à l’égard de cet enfant. Il n’a “écopé” que d’un rappel à la loi.

Une plainte pénale pour violences et injures à raison de la religion a été déposée par la famille le 9 janvier 2015 et a été déboutée par le parquet mais elle a été classée sans suite par le Procureur de la République du Tribunal de Grande Instance de Nanterre à la suite d’un rappel à la loi parce que le professeur n’a pas d’antécédents et qu’il a présenté ses excuses. Ni la famille, ni le CCIF n’entendent en rester là. Et le CCIF a mis en relation la famille avec l’un de ses avocats. Quant au ministère de l’Education nationale, il n’a jamais donné suite aux réclamations de la famille. Le CCIF réclame sans délai des sanctions disciplinaires contre cet enseignant.

La liste est malheureusement loin d’être exhaustive et nous avons encore en mémoire les cas d’Ahmed, d’Ilyes et d’Ayman. De tous ces signalements, un même dénominateur commun : l’inaction coupable de l’administration scolaire. Comment ne pas penser alors qu’on encourage à la discrimination en couvrant à tous niveaux les propos abjects ou les attitudes déplacées de ces professeurs ?

  • Un phénotype propre à l’Éducation nationale en France

L’Islamophobie n’est pas l’unique explication. Elle se superpose à un dispositif « opaque» de l’intérieur, où l’injustice peut tout simplement dépendre du bon vouloir des personnes décisionnaires qui la compose.

Ce n’est pas une coïncidence si le recteur de Poitiers, le même qui a décidé de la mutation de M. Jean-François Chazerans, avait récemment fait l’objet d’une stupéfiante controverse que Mediapart avait révélé.

Le recteur  de l’académie de Poitiers avait envoyé un document sur powerpoint aux établissements reprenant tous les critères censés démasquer « le musulman radicalisé ». Sous couvert de « prévenir la radicalisation religieuse », il avait surtout réussi à concentrer tous les clichés et les préjugés ciblant les musulmans.                             

Un positionnement idéologique de la part du recteur exprimé librement, sans restriction, à deux reprises, même si sa décision outrepasse le blanchiment de la justice dans le cas du professeur de philosophie.

Le ministère de l’Éducation nationale ne devrait pas perdre de vue que si l’école est le sanctuaire de la République comme il le présente souvent, des mesures fermes devraient être prises pour préserver ses valeurs, qui sont censés fonder la mission éducative de l’école.  

Mais force est de constater que les inscriptions « Liberté, Egalité, Fraternité » placardées devant chacun des établissements scolaires souffrent d’un important manque de capital crédibilité par ce deux poids – deux mesures de certains établissements scolaires, alourdit par un dispositif scolaire prompte à étouffer certains dérapages racistes et islamophobes.

*Le prénom a été modifié.

 

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