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Le mea culpa (tardif) de Laurent Ruquier

Crédits Photos : Shutterstock

Nous avons écouté et entendu avec grand intérêt la prise de conscience de Laurent Ruquier, samedi 14 Mars, sur le plateau de l’émission « On n’est pas couché ». Le présentateur a dit « regretté très honnêtement » d’avoir été « de ceux qui a donné la parole, toutes les semaines, pendant cinq ans, ici à Éric Zemmour » et de s’être rendu compte « qu’ [il a] participé à la banalisation de ces idées-là ».

C’est une position qu’il s’agit de saluer dans la mesure où elle a été prise publiquement, assumée courageusement par son auteur, et non coupée au montage par la production. Par ailleurs, rares sont les animateurs ou journalistes qui osent reconnaître leur responsabilité dans la diffusion voire la promotion des discours de haine et de stigmatisation à l’encontre des musulmans ou d’autres catégories de personnes.

Evidemment, c’est aussi une position qui arrive tard. Zemmour aura eu cinq ans et des centaines d’émissions pour s’exprimer et distiller son venin. Cinq années durant lesquelles personnes ne s’est émeut de l’entendre salir les musulmans, avec des propos qui sont même tombés sous le coup de la loi et pour lesquels il a été condamné.

Ainsi nous saisissons l’opportunité d’une telle position de Laurent Ruquier pour interpeller l’ensemble des rédactions de notre pays sur leur rôle quant à la diffusion des discours de haine et leur banalisation.

Le prisme stigmatisant des médias envers la communauté musulmane est d’autant plus prégnant qu’il est consécutif d’une vieille tradition journalistique âgée de plus de 30 ans. Il est d’autant plus dangereux qu’il vise à uniformiser l’ensemble des musulmans, sans leur donner la parole, ni même fouiller la complexité d’une « communauté » qui est tout sauf homogène.

Nous en appelons à la responsabilité des rédactions, quant à leurs choix éditoriaux et sémantiques lorsqu’il s’agit de parler d’un sujet en rapport avec la religion musulmane ou les musulmans de manière générale. Car s’il y a bien une chose que l’Histoire nous a enseigné, c’est que le discours institutionnel et médiatique est le ferment de la violence légitime, et le terreau d’une violence qui s’exprime dans la société française contre une partie de ses citoyen-ne-s.

  • Non les « musulmans » ne sont pas des êtres qui réagissent en bloc.

La révolution iranienne en 1979 a été l’élément déclencheur, dans nos télévisions françaises, de l’essentialisation de l’Islam comme étant la réponse aux problèmes d’ordre politique et social qui secouent le Moyen-Orient. L’émission « Apostrophe » du 1er Juin 1979, consacrée au « Judaïsme » et à « l’Islamisme » illustre ce point de non-retour. Bernard Pivot explique, en ouverture, de façon banal, qu’ « il arrive, à ces mots, de faire l’actualité, de faire l’histoire, comme si nous étions invité à lire à la suite de la Bible et du Coran dans notre journal ». Sans en avoir conscience, le présentateur inaugure une grande tradition journalistique, qui, pendant 30 ans va abreuver divers reportages sur l’Islam sur nos écrans de télévision : faire du Coran un livre de recette pour analyser l’actualité. Nul besoin de s’étaler sur les conséquences désastreuses en matière de pensée critique qu’une telle analyse a généré : désormais, les journalistes ont eu extrêmement de mal à distinguer ce qui relève du religieux de ce qui relève du politique.

  • Des dérapages à répétition

Au gré des divers événements, nationaux ou internationaux, qui font l’actualité, les citoyen-ne-s de confession musulmane, doivent supporter, de façon répétée, une présomption de culpabilité sur leurs épaules et la sommation de devoir se justifier des actes d’autrui, tout en écoutant le sempiternel « pas d’amalgame » en annonce de ces injonctions.   

Comment Le Monde, quotidien national fondé par Hubert Beuve-méry en 1944, peut-il accepter de prendre le contre-pied de la déontologie journalistique au point d’illustrer un article sur la proposition d’interdiction du voile à l’université de M. Éric Ciotti par une image de quatre femmes portant le Niqab, alors même que celui-ci a été banni de l’espace public en 2010 ?

Comment ne pas s’indigner d’une telle manipulation de mots et d’images, dont la visée n’est que de manipuler les esprits pour les amener à penser « sectarisme » et « repli sur soi » dès qu’on évoque le voile ? 

Comment ne pas être choqué-e, lorsque David Pujadas, le présentateur du journal de 20h de France 2, en lançant un reportage le 13 janvier dernier, a présenté une victime d’acte islamophobe comme « musulman marié à une Française » ?

Comment ne pas être scandalisé-e lorsqu’un présentateur qui rassemble plus de 4,8 millions de téléspectateurs en moyenne ne fait pas l’effort terminologique de distinguer la nationalité d’une religion ?

Comment ne pas se sentir accablé-e, harcelé-e , lorsque, dans le climat « post-attentat », des reportages concluent leurs tours d’horizon des mosquées et des condamnations fermes des attentats de la part d’imams par l’interrogation « est-ce que ces condamnations feront recettes dans les rues ce dimanche 11 Janvier ? » Comme si les musulman-e-s seraient suspecté-e-s de complicité avec les affreux meurtres du 7, 8 et 9 janvier dès lors qu’ils ne participent pas à la marche ?!

La liste est tristement innumérable tellement les exemples sont nombreux. Il est indéniable que les entreprises de presse et les médias de télévision ont une responsabilité à mesurer quant à la banalisation des discours de haine au sein de notre société.

  • Une lourde responsabilité

« Torturer un corps est bien moins efficace que façonner un esprit. C’est la raison pour laquelle la communication est la pierre de touche de la puissance » déclarait Manuel Castells dans l’édition du Monde Diplomatique d’août 2006.

La pensée collective (qui n’est pas la somme des pensées individuelles en interaction, mais une pensée qui absorbe et diffuse tout, dans l’ensemble de la société) s’élabore dans le champ de la communication. C’est de ce dernier champ que viennent les images, les informations, les opinions, et c’est par le biais de mécanismes communicationnels que l’expérience est diffusée et transmise à un niveau collectif.

En ce sens, les médias, et encore plus la télévision, ont une lourde responsabilité à porter à l’endroit du climat hostile que les musulmans de France vivent au quotidien.

En particulier les femmes, ce qui est ironique dans un pays qui clame être un grand défenseur et libérateur de ces dernières. Un simple bout de tissu, essentialisé comme un objet de délit ou de provocation mais jamais vu comme un choix personnel et spirituel, réduit une partie des femmes de confession musulmane à des indésirables dans leur propre pays.

Au nom de cet appel du 11 janvier à l’insubordination de l’esprit critique, relayé par plus de quatre millions de français à travers la France, le CCIF appelle les rédactions à faire preuve de rigueur et de déontologie. Nous ne devrions même pas avoir à leur rappeler !

Pour conclure, citons une référence en matière de sociologie française, qui avait bien saisi les implications dramatiques des approximations sémantiques dont certains journalistes sont coutumiers.

« Avec des mots ordinaires, on “n’épate pas le bourgeois”, ni le “peuple”. Il faut des mots extraordinaires. […] Nommer, on le sait, c’est faire voir, c’est créer, porter à l’existence. Et les mots peuvent faire des ravages : islam, islamique, islamiste – le foulard est-il islamique ou islamiste ? Et s’il s’agissait d’un fichu, sans plus ? Il m’arrive d’avoir envie de reprendre chaque mot des présentateurs qui parlent souvent à la légère sans avoir la moindre idée de la difficulté et de la gravité de ce qu’ils évoquent et des responsabilités qu’ils encourent en les évoquant, devant des milliers de téléspectateurs, sans les comprendre, et sans comprendre qu’ils ne les comprennent pas. Parce que ces mots font des choses, créent des fantasmes, des peurs, des phobies ou, simplement, des représentations fausses » [Bourdieu, Sur la Télévision, Liber-Raisons d’Agir, Paris, 1996, p19.]

 

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Comments (4)

Moi je dis un grand bravo à Ruquier car je suis persuadé que l’on ne verra aucun autre présentateur/journaliste faire ceci. Je suis pessimiste mais taper sur le musulman, le rom, l’immigré est tellement vendeur…

Pertinent, éclairant, votre article est à diffuser largement !

Excellent article! C’est vraiment tard pour les regrets. Il y a déjà beaucoup de mal qui a était fait à des innocents !!

SVP ne soyez plus naïf, les médias français ont eu pour ordre de leurs financiers (aussi bien public que privé) de mener une propagande anti-musulmane même si en réalité ce ne sont pas les musulmans qui sont réellement visés mais bien les arabes et les noirs de France, l’islam n’étant qu’une couverture. C’est bien depuis l’élection de M. Sarkozy en 2007 que cette propagande d’État et des médias contre les musulmans de France a commencé, oui M. Sarkozy fait parti du plan occidental anti-musulmans d’occident afin de mieux ruiner la France et les français et ensuite se cacher derrière les musulmans pour envoyer ceux-ci à la vindicte populaire en lieu et place du vrai coupable : Sarkozy and Co.

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