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Conférence Internationale sur l’islamophobie à Istanbul

Islamophobie en France : Problématiques, enjeux, solutions

Istanbul, 08-10 décembre 2007

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,
Je tiens tout d’abord au nom du Collectif contre l’Islamophobie en France à remercier les organisateurs de cette rencontre pour la tenue de cette conférence et de former le voeu qu’elle permette de mieux appréhender les manifestations d’intolérance et de discrimination qui touchent les musulmans à travers le monde et de progresser dans les réponses à apporter face à ce fléau. Même si l’islamophobie est un phénomène global, de grande ampleur et très inquiétant, il n’en demeure pas moins qu’il existe des particularismes nationaux ou régionaux qui obligent l’observateur de ce phénomène à analyser certaines de ces spécificités. Il en est ainsi de la France pour laquelle le CCIF observe, analyse et rend compte de la situation des musulmans.

Importance stratégique de la France

La France est un pilier important de la scène internationale : membre permanent du Conseil de sécurité, moteur de la construction européenne, influence internationale (notamment auprès des pays francophones). La France, c’est aussi la deuxième plus importante population d’Europe (64 millions) après l’Allemagne et qui possède la plus importante minorité musulmane de l’Union Européenne (environ 6 millions soit près de 10% de la population totale). L’histoire interne de ce pays a été jalonnée par des périodes de discrimination et de haine contre les minorités religieuses ou ethniques qui ont souvent connu des évolutions dramatiques. Sa relation historique avec les populations musulmanes (ambassades, croisades, colonisation) fait de ce pays un acteur de premier plan dans les relations parfois complexes entre islam et occident. C’est en ce sens que l’on peut dire que la France est un laboratoire de la lutte contre l’islamophobie. Comment faire en sorte que le sentiment islamophobe, présent dans toutes les strates de la société française, n’évolue pas de façon tragique afin de ne pas entraîner une spirale de haine qui se développerait à l’échelle européenne avec des conséquences imprévisibles ?

Le CCIF

C’est à cette tâche que s’est attelé le CCIF depuis quatre ans. Crée au cours d’une période marquée par une série d’incidents visant la communauté musulmane de France, le CCIF recense les actes islamophobes, apporte une aide précieuse aux victimes, sensibilise l’opinion sur les questions d’islamophobie et interpelle les pouvoirs publiques sur les discriminations ou actes de haine dont sont victimes les musulmans de notre pays. Pour le CCIF, la discrimination est un phénomène indivisible dont la lutte doit être égalitaire. Il n’est pas question de faire une place particulière et d’établir plus ou moins ouvertement une hiérarchisation entre les différentes victimes individuelles ou collectives de discriminations. Le CCIF ne réclame pas de traitement préférentiel ou d’attention particulière, le collectif a pour but d’informer et de centraliser les données existantes sur l’islamophobie, d’améliorer sa visibilité, d’approfondir sa connaissance afin d’organiser une lutte efficiente. Cependant, nous tenons à rappeler l’urgence de la lutte, intransigeante et indifférenciée de l’Etat contre toutes les formes de discrimination, et le retard accumulé dans la lutte contre l’islamophobie exige qu’on y mette plus de moyens.

Etat des lieux

En effet, si la tendance globale fait apparaître une baisse en nombre des actes islamophobes recensés en France, le sentiment islamophobe quant à lui est en hausse. Il atteint à peu près l’ensemble des environnements sociaux ignorants tout de la réalité musulmane et vivant dans une angoisse engendrée par les déréglementations sociales que subissent les pays européens traduites par la recherche d’un bouc émissaire trouvé dans l’islam et les musulmans. On pourrait être étonné que ce phénomène atteigne une telle ampleur dans un pays qui a développé depuis de nombreuses années une culture de tolérance et qui a renforcé de façon significative les moyens juridiques de lutte contre le racisme, la xénophobie et toutes les formes de discrimination. Ils sont souvent le fruit d’un phénomène de surexposition du phénomène islamiste dans les discours médiatiques et politiques qui attribuent à l’intégrisme des qualités qui seraient intrinsèquement liées à l’essence même de l’islam et du musulman. Ce discours ne laisse que peu de place aux initiatives de la société civile qui mettent en avant la concorde sociale ou le discours favorisant le vivre ensemble. Ce sentiment et les actes qui peuvent en découler sont graves parce-qu’ils ne sont, dans les faits, que peu ou pas combattus par les institutions. L’on constate même chez certains la justification d’actes de discrimination oubliant qu’ils sont proscrits par le droit et surtout qu’ils sont souvent l’expression de la haine du musulman ou de ce qu’il représente. Certes, le gouvernement a systématiquement condamné les actes de vandalisme visant les lieux de cultes ou les profanations de tombes. Plusieurs ministres ont reconnu qu’il existait une certaine islamophobie qu’il fallait combattre. Il est beaucoup plus facile aujourd’hui d’obtenir un permis de construire pour un lieu de culte. Mais tout cela n’a pu être obtenu que parce que la classe politique dans son ensemble s’est engagée dans cette voie et a donné l’exemple. Rappelons tout de même qu’au recensement de 2006, 90% des actes de discriminations touchant les musulmans avaient encore pour origine les administrations de l’Etat (une femme à qui l’on conditionne la célébration de son mariage ou la remise d’un simple document administratif au retrait de son hijab, d’autres empêchées d’accompagner leurs enfants lors de sorties scolaires pour le même motif, des enfants que l’on oblige à manger de la viande ne respectant pas ainsi la volonté des parents de ne pas leur en distribuer, des individus fichés par certaines agences de recherche d’emploi ou de travail temporaire comme portant le hijab ou la barbe …). Tant de cas que nous ne pouvons développer dans le détail mais pour lesquels je vous renvoie vers notre site.
C’est par souci de cohérence avec ses engagements constitutionnels et internationaux dans la lutte contre les discriminations que l’Etat et les institutions chargées de mettre en oeuvre sa politique, doivent veiller à ne pas fermer les yeux devant les discriminations que subissent les musulmans au quotidien et à ne pas laisser s’installer dans le pays une ambiance délétère propice aux actes de haines. Des hommes et des femmes qui, en plus d’endurer les effets d’une économie morose, ainsi que les discriminations liées à leur condition sociale souvent très modeste, doivent subir celles liées à la pratique de leur foi alors que l’ensemble des dispositions juridiques est censé les préserver de telles situations. Cette situation se banalise dans les esprits à tel point qu’il n’est pas rare de trouver des tentatives de justification chez certains visant à rejeter la responsabilité de telles situations sur le refus des musulmans de vouloir s’assimiler à la société (comprendre abandonner sa culture et sa pratique). L’absurdité est atteinte lorsque cet argument est envisagé pour un autochtone ‘ de souche ‘. L’Etat a un rôle fondamental dans la préservation du lien social. Et c’est à ce titre qu’il ne doit pas laisser se banaliser l’islamophobie dans l’esprit de la population. Ne pas agir dans ce sens c’est risquer de développer parmi les musulmans le sentiment qu’ils sont des citoyens de seconde zone. A terme, une partie de la population peut se liguer contre une autre et créer des fossés très inquiétants. L’Etat a la responsabilité, et les ONG comme la nôtre à ses côtés, d’encourager toutes les initiatives visant à créer les conditions d’un raffermissement des principes sur lesquels sont fondées nos institutions et à renforcer le lien entre les citoyens de tous les horizons.

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