BP 21 50 AVENUE DU PRÉSIDENT WILSON 93213
01 49 21 22 22

La Belle est-elle forcée d’épouser la Bête ?

#

Marjane1 a 11 ans. Elle est timide, hypersensible, fragile et perfectionniste, et pour ses parents, il est hors de question de l’inscrire dans une école publique en banlieue. Marjane suit donc une instruction à domicile, comme des milliers de jeunes et moins jeunes. Après deux contrôles demandés par l’Éducation Nationale, Marjane est sommée, pour l’an prochain, de s’inscrire dans un établissement scolaire. Les raisons ? Elle serait « peu sensibilisée aux valeurs de la République » à cause de ce qu’elle penserait de La Belle et la Bête, et parce qu’elle considère que l’Homme a toujours été Homme.

On pourrait se poser la question de savoir pourquoi de plus en plus de parents préfèrent l’instruction à domicile, ou éventuellement l’enseignement privé, plutôt que l’école publique. Qu’y a-t-il dans l’enseignement public qui repousse certaines familles ? Dans certaines familles musulmanes, minoritaires dans le recours à l’instruction à domicile, la raison est simple : une plus grande liberté (notamment lorsqu’on constate la progression des restrictions, renouvelées et renforcées lors du dernier vademecum de la laïcité), une meilleure prise en compte du rythme de l’enfant, ainsi qu’une meilleure attention portée à l’éducation de l’enfant, à la fois au niveau des connaissances et du comportement. Les problèmes d’effectifs récurrents de l’Éducation Nationale, les changements de politique au gré des élections, ne permettent en effet pas toujours d’atteindre ces objectifs.

C’est précisément ce que nous explique Aurélie2, la mère de Marjane, notamment lorsqu’elle nous livre le récit des deux contrôles qui ont été imposés à sa fille, afin de déterminer si elle avait, ou non, le droit de continuer son instruction à la maison. Plusieurs éléments de ce récit sont ahurissants, et nous interrogent sur ce qui s’apparente à une nouvelle forme de police de la pensée exercée par l’Éducation Nationale elle-même.

Après un premier contrôle dont Marjane est sortie en pleurant — notamment parce que les deux inspectrices n’ont cessé d’exercer une pression pour qu’elle « parle plus fort ! » — la maman a décidé de se faire accompagner lors du second contrôle (qui s’est avéré être non-conforme, mais c’est encore une autre question…) par une représentante de l’association UNIE (Union Nationale pour l’Instruction et l’Épanouissement), qui a pu témoigner et restituer avec précision le déroulement de ce contrôle lunatique.

La témoin raconte l’échange de l’inspectrice avec la jeune fille :

— Je vois que vous avez étudié La Belle et la Bête. Peux-tu me raconter l’histoire ?

— C’est l’histoire d’une bête victime d’un sortilège qui vit dans un château et d’une jeune fille, Belle, qui pour sauver son père, va accepter de vivre avec la Bête.

— Est-ce qu’elle est d’accord ?

— Au début non. Belle ne veut pas, mais elle fait ça pour sauver son père. Puis après elle découvre que c’est un homme prisonnier dans le corps d’une Bête, et elle finit par l’aimer.

— Lorsque la Bête a demandé à épouser la Belle, elle a refusé. Est-ce que tu trouves que c’est normal ? Est-ce que tu trouves normal que la Belle soit mariée contre son gré ?

 

Marjane ne comprend pas la question, d’autant plus qu’il n’est même pas question de mariage dans ce qu’elle a dit, mais simplement d’une contrainte pour sauver son père. Après plusieurs reformulations insistantes de l’inspectrice, Marjane répond « oui », notamment en pensant à la première question : « Oui, il est normal qu’elle refuse ». L’inspectrice comprendra que Marjane trouve normal que la Belle épouse la Bête sous la contrainte.

De cet échange complètement absurde, l’inspectrice déduit dans son rapport que Marjane soutient le mariage forcé (!)… Comment a-t-elle établi ce lien, sinon en projetant sur cette jeune fille tous les préjugés qu’elle portait déjà sur les familles de confession musulmane, qui formateraient leurs enfants à la radicalité, à l’absence de choix et aux traditions « moyenâgeuses ».

L’échange continue :

— Comment sont apparus les premiers hommes sur terre ?

— Il y a deux théories. Une qui dit que les hommes sont arrivés tels quels sur la terre et une qui dit que l’homme descend du singe. Une des deux théories est fausse.

— Ah, et qu’est-ce que tu en penses, toi ? Laquelle est fausse ?

— Celle qui dit que l’homme descend du singe.

— Ah bon, et pourquoi selon toi ?

— Parce que ce n’est pas prouvé scientifiquement.

 

À ce sujet, avant de montrer l’orientation ciblée de la question (sachant que les religions monothéistes parlent d’Adam comme du premier Homme sur Terre3, et que Marjane est musulmane), il est intéressant de rappeler que les théories de l’évolution ne disent pas du tout que « l’homme descend du singe ». Voilà une pensée d’autant plus réductrice qu’elle sert, pour l’inspectrice, bien plus de « piège à créationniste » que de proposition théorique à discuter. Le Cercle des Enseignants Laïques a récemment publié un manuel qui répond à ces questions, question qui d’ailleurs se posent au sein même des écoles publiques et privées (ce n’est donc pas une rescolarisation forcée qui pourrait changer l’opinion ou la croyance à ce sujet).

Là aussi, le préjugé est clair : cette jeune fille de onze ans, parce que grandissant dans une famille musulmane, serait incapable d’exercer un esprit critique. Malgré son expression précise en langue française, son sens de la créativité (elle dessine et aime l’art) et son raisonnement mathématique pointu, ce que retiendront les inspectrices sera que Marjane, parce qu’elle soutiendrait le mariage forcé et la théorie de la création d’Adam, est « peu sensibilisée aux valeurs de la République ».

Or ni la maman, ni la témoin de l’UNIE n’ont noté une seule question en rapport avec la citoyenneté, le respect des lois et les valeurs de la République. Le contrôle se termine alors sur une note un peu crispée. Marjane pense avoir bien montré ses compétences acquises à la maison, mais la mère sort de là en pleurant discrètement, pour que sa fille ne la voie pas.

À plusieurs reprises, les inspectrices ont tenté de « sauver » cette jeune fille de « l’emprise familiale », religieuse et donc nécessairement « arriérée », en demandant à la mère de sortir de la salle où a eu lieu le contrôle, l’accusant d’empêcher l’épanouissement de sa fille…

Et pourtant c’est peut-être elle, Marjane, la Belle, dans cette histoire, forcée de se plier à la Bêtise de cette police de la pensée. Bien que le rapport signifie, fin juin, qu’une rescolarisation est « souhaitée » (on comprend donc qu’elle n’est pas obligatoire), la maman reçoit en même temps une « mise en demeure de scolariser Marjane dans un établissement scolaire à compter de la rentrée scolaire ».

Ce n’est pas tout. Ce n’est pas à Marjane de choisir dans quel établissement aller : « une notification vous sera prochainement adressée précisant l’établissement d’affectation ».

Le cas de Marjane fait aujourd’hui l’objet d’un recours et est suivi par un avocat du CCIF.

  1. Le prénom a été changé.
  2. Le prénom a été changé également.
  3. Ce qui n’empêche pas certains courants musulmans, au passage, de ne voir aucune incompatibilité entre le fait qu’Adam ait été façonné par Dieu et les théories de l’évolution, mais c’est un autre débat.

% commentaires (1)

Cela ressemble effectivement à une police de la pensée. J’espère que les démarches du CCIF seront fructueuses.

Ecrire un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.