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Comment l’État compte-t-il lutter contre le terrorisme ?

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Début juillet 2018, le Sénat a publié le rapport d’une commission d’enquête portant sur la menace terroriste en France. Ce rapport s’inquiète de la menace qui persiste à l’intérieur du territoire français, malgré la défaite de DAESH. Cette commission s’inscrit clairement dans le prolongement de la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme qui, fin 2017, inscrivait dans le droit commun certaines mesures exceptionnelles de l’Etat d’Urgence.

La commission établit 63 propositions pour combattre cette menace terroriste, assimilée la plupart du temps à la radicalisation et au salafisme. Parmi ces 63 propositions, en plus de durcir les dispositifs de renseignements, d’expulsions et de perquisitions, on trouve notamment, sur le terrain de la « prévention » :

  1. Lutter contre le communautarisme et la prégnance du fait religieux
  2. Inscrire le salafisme sur la liste des dérives sectaires
  3. Inviter l’Islam de France à mieux se structurer

Parmi ces 63 propositions, même dans cette partie « prévention », on ne trouve pourtant nulle part une proposition qui nous semble évidente : lutter contre l’islamophobie, ou le « discours antimusulman » s’il faut l’appeler ainsi (au passage, au Sénat, on n’emploie le mot islamophobie que pour le mettre entre guillemets et le remettre en question).

Tout comme l’Etat, le CCIF condamne évidemment les actes extrémistes violents. Mais depuis 2015, face à l’inefficacité de l’Etat d’Urgence, le CCIF ne cesse de prôner un vrai travail de fond qui tente de démontrer que la radicalisation ne tombe pas du ciel, ni même de la toile… Les échecs d’une telle politique ont été admis très récemment, dans Le Point, par Muriel Domenach, Secrétaire générale du Comité Interministériel pour la prévention de la délinquance et de la radicalisation :

Beaucoup ont espéré qu’on allait trouver une potion magique pour déradicaliser. On peut comprendre cette espérance après la sidération des attentats, mais il faut être clair, ça n’existe pas. Nous assumons nos échecs ! La tentative de créer un centre à Pontourny a été un échec du fait des oppositions suscitées localement par le regroupement de jeunes radicalisés et des limites du volontariat. L’épisode est clos, ne regrettons pas d’avoir tenté quelque chose dans la mesure où les leçons en sont tirées.

 

Nous essayons, depuis des années, de démontrer que la radicalisation est un processus, et nous avons donc tenté de désamorcer les dispositifs d’exclusion et de brutalisation — en particulier pendant la période de l’Etat d’Urgence — qui selon nous, au lieu d’empêcher la radicalisation, ont pu nourrir un sentiment de défiance vis-à-vis des institutions chez les personnes injustement perquisitionnées, parfois humiliées et détruites, ce qui a pu renforcer leur retrait par rapport à la société, et leur attrait envers des discours rigoristes.

Muriel Domenach met en évidence deux positions de la politique de prévention contre la radicalisation : le « déni » qui affirme que la radicalisation n’est que l’expression d’une stigmatisation des musulmans, et la « panique », qui verserait dans un « catastrophisme » en considérant par exemple que « toute personne inscrite au fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) serait une grenade dégoupillée ».

Muriel Domenach a sans doute raison de mettre en évidence qu’il faut probablement trouver un équilibre entre ces deux positions. Cela dit, s’il s’agit bien d’effectuer une prévention, et non simplement un « désamorçage », il convient de mener des études sur ce qui pourrait être, déjà en amont, le lien entre la stigmatisation des musulmans et la réaction de radicalisation que cela peut provoquer chez certains d’entre eux. Il ne s’agit évidemment pas de montrer que la radicalisation est uniquement liée à ce processus de stigmatisation, mais il s’agit surtout de ne pas écarter l’hypothèse.

Ce n’est donc pas être dans le « déni », comme le dit Muriel Domenach, que d’établir un lien entre radicalisation et islamophobie, à partir du moment où nous ne considérons pas que ce sont là les deux seuls paramètres d’un phénomène d’interdépendance qui s’auto-alimenterait (plus il y aurait d’islamophobie, plus il y aurait de la radicalisation, et plus il y aurait de radicalisation, plus il y aurait d’islamophobie ; ce qui nous mènerait à nous demander qui a été le déclencheur). Il convient plutôt de mener des recherches approfondies, qui mettent en évidence les processus de pouvoir et de domination, à contextualiser dans une histoire longue (depuis le 19ème siècle) et une histoire courte (depuis 2015). Cela ne doit pas être écarté de l’équation, et si les attentats de 2015, voire de 2001, ont déclenché des mouvements concrets de haine, il est essentiel de les étudier sérieusement.

Pour le moment, nous posons la question : y a-t-il un lien entre l’islamophobie et la radicalisation ? Il n’est pas aisé de le démontrer, même s’il nous semble évident que face à la discrimination, à la marginalisation, au rejet, et face aux bombardements par l’État français (et d’autres États) dans plusieurs pays musulmans, certains jeunes musulmans ou musulmanes ont pu se renfermer sur eux-mêmes, parfois en coupant tous les ponts avec la vie sociale, parfois en nourrissant une aversion pour la politique française ou pour l’Occident de manière générale, parfois en adhérant à la pensée « salafiste » (dont les liens avec la violence ne sont pas du tout systématiques), et parfois — c’est le cas des attentats de 2015 — en se dirigeant vers l’extrémisme violent.

Nous attirons cependant l’attention du Sénat sur une étude américaine récente publiée en juin 2018 : cette étude, réalisée par les chercheurs Christopher A. Bail, Friedolin Merhout et Peng Ding, démontre, à travers un analyse pointue des saisies de recherches sur Internet, qu’il existe une corrélation entre la discrimination d’un groupe (religieux, ethnique) et la radicalisation de ce groupe. Ce qui montrerait au fond que l’une des meilleures manières de lutter contre le terrorisme et le rejet de la société serait de lutter contre les processus de dis-crimination et les discours stigmatisants..

Découvrez l’interview de Christopher A. Bail :

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