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Passer de la parole aux actes (de haine)

C’est un lieu commun en politique. Lorsque les questions d’identité, d’immigration, de… (compléter avec les thèmes favoris des mouvements populistes) sont abordées, les discours les plus révoltants sont régulièrement justifiés par le fait qu’il ne « faudrait pas laisser ces thèmes à l’extrême droite ». Cette stratégie, visant avant tout à récupérer les électeurs de la droite dure, opère souvent l’effet inverse en renforçant la légitimité de ce type de discours et des partis qui les produisent traditionnellement.  

Mais nos politiques sont vite rassurés car, dans le pire des cas, ils pourront toujours jouer la carte du barrage (de castors) républicain pour empêcher l’extrême droite de gagner une élection majeure. Ils pensent par ailleurs, pour ceux qui n’ont pas complétement sombré du côté obscur de l’islamophobie, que ces prises de positions ne sont que des mots et des postures qui ne font véritablement de mal à personne.

Sauf que ces discours ont des impacts dramatiques sur les individus discriminés. De nombreuses études montrent que les discours discriminants qui font surface de manière récurrente dans la sphère publique affectent directement les groupes visés. Les individus discriminés peuvent intégrer les perceptions négatives à leur sujet et dévaloriser l’image qu’ils ont d’eux même et de leurs proches. Cela affectera les relations qu’ils entretiennent avec le reste de la société ainsi qu’avec des piliers de socialisation et de réussite personnelle comme l’école et le travail. Ils pâtiront également de l’omniprésence du discours discriminant dans la société et pourront le subir comme une forme de harcèlement qui aura sur eux des incidences psychologiques. Le groupe discriminé souffrira également de l’intégration par la masse de représentations négatives diffusées à son sujet dans le discours public. 

Et c’est ici que les choses peuvent prendre un tournant tragique. Les individus extérieurs aux groupes discriminés peuvent également intégrer ces discours et les traduire en actes. Des études récentes montrent que les discours politiques stigmatisant peuvent provoquer une augmentation des crimes de haineDes chercheurs  montrent que si les actes islamophobes aux Etats-Unis peuvent parfois être corrélés avec des attaques terroristes menées en occident, le discours de Donald Trump pendant la campagne a également participé à faire remonter leur nombre à des niveaux similaires à la période post 11 septembre 2001. D’autres travaux montrent que le nombre de crimes de haine, islamophobes entre autres, a explosé à la suite de son élection, le 9 novembre dernier.

En Europe, c’est du côté du Royaume-Uni qu’il faut regarder pour trouver ce genre de relation de causalité. Après le vote de la sortie de l’Union Européenne, les crimes de haine ont augmenté de manière drastique. Les européens de l’est en ont subi les conséquences directes car ils ont été particulièrement visés par la campagne mais les communautés musulmanes ont également été fortement affectées . Les plus hautes autorités policières d’Angleterre ont publiquement établi un lien entre ces crimes de haine et la victoire du Brexit. Le chef de la police de Londres a annoncé en septembre dernier que le nombre de crimes de haine redescendait enfin après les mois de juillet et d’août mais qu’il était toujours plus élevé que celui précédent le référendum. Une étude publiée au  début du mois de décembre établit par ailleurs un lien direct entre le référendum et cette augmentation des crimes de haine au Royaume-Uni.

Un comparatif peut être fait en France avec la période des polémiques estivales autour du burkini qui s’est également traduite par une augmentation des actes islamophobes. En revanche, il est remarquable de constater que la période suivant l’attaque du 14 juillet, qui avait causé la mort de nombre de français musulmans, n’avait pas provoqué une augmentation significative de ces actes de haine. Il sera donc bon de demander aux politiques qui choisissent (ou choisiront) d’adopter un discours islamophobe à l’occasion de la campagne présidentielle de 2017, de reconnaitre et d’assumer leur part de responsabilité dans les crimes de haine qui auront lieu au cours de celle-ci. Les candidats qui voudront s’attaquer au terrain de l’extrême droite ne feront qu’y rajouter quelques hectares et normaliseront son discours, ce qui aura des conséquences dramatiques sur les individus qui en sont la cible.

Par ailleurs, une augmentation des crimes de haine pose un problème de sécurité pour tous. Les discours qui abordent la question des musulmans sous prétexte de dénoncer une insécurité (mais qui visent avant tout à donner une impression de gestion de la sécurité nationale aux potentiels électeurs) finissent par porter atteinte à la sécurité réelle de la population qu’ils ont la responsabilité de protéger.

Ironie tragique de la pièce de théâtre qui se joue sous nos yeux, sur la scène politique. 

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% commentaires (1)

Il est évident que la libération étatique de la parole haineuse permet aux simples d’esprit de passer à l’acte sans complexe ni retenue…
l’Histoire jugera !!!

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