BP 21 50 AVENUE DU PRÉSIDENT WILSON 93213
01 49 21 22 22

Simulacre de démocratie

Simulacre de démocratie

Marwan Muhammad, porte-parole du CCIF, auteur du livre Foulexpress et du blog éponyme, livre ici ses conclusions concernant les réactions françaises à la publication en avril 2010 par le conseil de l’Europe du rapport de l’ECRI (European Comision against Racism and Intolerance). « A l’époque, la commission pointait déjà du doigt les insuffisances de l’Etat français en matière de lutte pour la défense des droits de l’Homme sur son propre sol.L’ECRI notait également les mauvais traitements réservés au Roms et le développement alarmant de l’islamophobie, reprenant ainsi à son compte bon nombre des analyses du CCIF. (…) »

Le 29 avril 2010, le conseil de l’Europe publiait le rapport accablant de l’ECRI (European Comission against Racism and Intolerance) à propos de la situation en France. A l’époque, la commission pointait déjà du doigt les insuffisances de l’Etat français en matière de lutte pour la défense des droits de l’Homme sur son propre sol. L’ECRI notait également les mauvais traitements réservés au Roms et le développement alarmant de l’islamophobie, reprenant ainsi à son compte bon nombre des analyses du CCIF.

J’ai eu l’honneur de m’entretenir avec Stéphanos Stavros, secrétaire de l’ECRI et rédacteur du document, en marge d’une conférence de l’OSCE, à Astana en juin 2010, à propos des conclusions de ce rapport et de la stratégie à adopter pour alerter le gouvernement français, mais il n’y a apparemment pas plus sourd que celui qui ne veut rien entendre.

Lors de cette conférence, à laquelle j’assistais pour accompagner Samy Debah, le président du CCIF, la position de la France fut édifiante : lors d’une table ronde spécifiquement consacrée à l’islamophobie et aux discriminations à l’encontre des musulmans, l’ambassadeur des droits de l’Homme du quai d’Orsay, François Zimeray, a lu une déclaration qui disait, en gros, qu’il fallait lutter contre l’antisémitisme ainsi que  l’homophobie et que les musulmans avaient certes des droits mais aussi des devoirs. L’intervention commençait par « c’est très important pour la France d’être là » et se terminait, 6 minutes plus tard, par le départ remarqué de M. Zimeray vers le Sud…

Ce que l’ambassadrice américaine a eu le plaisir de commenter dans les termes suivants:

 

«En matière de droits de l’Homme, ce sont ceux qui en parlent le plus qui en font le moins.»

C’est le même François Zimeray qui nous a gratifiés, hier lors de la table ronde organisée au Sénat pour discuter du rapport de l’ECRI, d’une ode à la France des droits de l’Homme, appelant à la « modestie » et se prévalant d’une « cohérence » dans la diplomatie française.

Le seul petit problème, c’est que justement il n’y en a pas (de cohérence). La France appelle au respect des droits de l’Homme quand ça l’arrange et s’en dispense quand ça l’arrange. Y compris sur son propre sol. Et cela même alors que le reste du monde lui renvoie à la figure ses paradoxes, du soutien apporté aux dictateurs arabes avant leur chute au silence assourdissant qui entoure les exactions quotidiennes, répétées et impunies de l’état israélien, de la condition indigne des prisons françaises à la stigmatisation des minorités à l’intérieur même de ses frontières.

Dans ce qu’il convient de qualifier de simulacre de démocratie auquel une assistance triée sur le volet a assisté hier en huis clos au Sénat, c’est moins le contenu des interventions que le dispositif qui choque.

En effet, si le sujet annoncé de la table ronde était de discuter des problèmes de discrimination ainsi que des moyens d’y remédier, ce à quoi nous avons eu droit, c’est à une suite de monologues partagés entre fausse autocritique et déni des réalités.

Eric Molinié, le remplaçant de Jeanette Bougrab à la tête de la HALDE, n’a point démérité dans la mission qui lui semble être assignée, qui consiste à patiemment défaire l’action positive que Louis Schweitzer avait menée jusqu’en 2010. C’est bel et bien la destruction de cette institution à laquelle on assiste, ainsi qu’à son instrumentalisation à des fins politiques, puisque depuis le virage infléchi par Bougrab, la HALDE rend des délibérations qui vont à l’encontre même des victimes qu’elle est censée défendre. Une vision particulière du progrès, en somme, sous le patronage de Nicolas Sarkozy…

Après les interventions de Zimeray et Molinié, le temps de réponse et de dialogue a été tout simplement supprimé, pour faire place à un point presse qui ressemblait à un exercice de style lors duquel les journalistes oscillaient entre brosse à reluire et hors-sujet.  La plupart n’avaient pas lu le rapport et venaient à l’opportuniste pour gratter un papier en 15 minutes.

La palme va à Catherine Coroller, « journaliste à Libération », qui dans une table ronde sur les discriminations en France, pose la question suivante :

« Que pensez-vous de ce qui se passe à la suite des révolutions arabes ? »

On mesure l’impertinence et le talent journalistique qui fait, aux quatre coins du monde, l’honneur de la presse française (sic).

C’est seulement une fois l’opération presse terminée et les responsables partis que la parole de la société civile a pu finalement être entendue par …la société civile. Voila comment on confisque le débat citoyen. Voila comment on légitime une posture politique par une mise en scène où la parole contradictoire est éludée. Une leçon de démocratie.

Triste France.

P.S : Saluons tout de même les interventions brillantes de Nils Muiznieks, Pierre-Richard Prosper, Mohammed Moussaoui, Pierre Mairat et François Héran qui, à défaut de changer la logique du pouvoir, réaffirment par leurs arguments le pouvoir de la logique dans la lutte pour les droits de l’Homme.

Articles associés

Ecrire un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.