Vingt mille musulmans défilent pour défendre le port du voile

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Une dizaine de milliers de manifestants à Paris, autant en province, ont défilé, samedi 17 janvier, pour protester contre la loi interdisant les signes religieux. Dans la capitale, Mohamed Latrèche, président du Parti des musulmans de France, a multiplié les provocations à l'égard « des sionistes » et des médias

« VOUS VENEZ pour quoi ? » demande un jeune homme qui vend des keffiehs à la sortie du métro République, à Paris, samedi 17 janvier. « A droite, c'est contre le nucléaire ; à gauche, c'est pour le foulard... » A gauche, c'est plus nouveau. 7 000 personnes - peut-être davantage à la fin de l'après-midi - ont répondu à l'appel du Parti des musulmans de France (PMF). Mais les femmes et les hommes ne se mélangent pas. Les mégaphones ne hurlent pas des slogans, mais de longues diatribes qui ressemblent à des prêches. Enfin, voilà longtemps que les immeubles de la « Répu » et les tombes du Père-Lachaise n'ont pas entendu chanter aussi fort La Marseillaise - tous ses couplets, sans une faute. C'est en brandissant leur carte d'identité plastifiée que les plus jeunes filles - les rangs les plus dynamiques du cortège - commencent à défiler. Elles restent ensemble, en grappe, entre copines, se tenant par le bras, rigolant, se filmant avec un caméscope, pendant que les hommes défilent ailleurs, ou assurent un service d'ordre plus ou moins formel sur le trottoir. « Vous comprenez, on a nos soeurs, nos nièces à l'intérieur, justifie l'un des hommes d'un groupe de 300 personnes venu de Saint-Quentin-en-Yvelines. On est là pour les protéger. » Quand quatre d'entre elles, devant le Père-Lachaise, portent tout à coup dans le mauvais sens l'immense bannière bleu-blanc-rouge, un homme vient immédiatement mettre de l'ordre dans les rangs et les couleurs. Il y a en fait deux manifs. Une tête de militants s'agglutine autour du camion du PMF, la traîne est beaucoup plus familiale. Mohamed Latrèche hurle dans le mégaphone : « Bravo à toutes les soeurs, non voilées et voilées. Vous avez osé sortir ! ». Parfois, les diatribes alternent avec des imitations de chanteurs, et la manif prend des airs de foire ou de radio-crochet. L'un des orateurs se met à chanter la profession de foi musulmane, La illah il-Allah ( « il n'y a de dieu que Dieu » ) sur l'air de l'Internationale.

« NON AUX CHECK POINTS »

A l'arrière, c'est la banlieue et le nord-est parisien qui sont descendus dans la rue. Des familles ont amené leurs enfants en poussette. On voit bonnets et chéchias au crochet sur les têtes, blousons et djellabas. Sur des banderoles, on lit tout : « Non aux check points à l'école » ; « A quand notre déportation ? », sur un croissant. Et même ce fantasme conspirationiste : « Quelle est la main cachée qui creuse pour détruire l'islam ? ». A l'heure de la prière, un groupe de salafistes se prosterne discrètement au coin d'une pizzeria. « Allahou akhbar, Dieu est le grand ! », lance un groupe dans le défilé. La plupart sont des femmes voilées : « C'est ce voile qui est ma parure en ce jour, ce voile que j'ai mis pour toujours ». Beaucoup portent pour la circonstance un voile bleu-blanc-rouge, d'autres un bonnet phrygien en feutre, d'autres enfin un simple ruban vert - couleur de l'islam. « Aux européennes, je vote ». « Aux régionales, je vote », menacent-elles : « Chirac, on t'a élu, tu nous as bien eues ! ». Les discours varient peu. « On nous prend comme ça, entières », explique Majma, 20 ans étudiante à Beauvais (Oise), seule à y porter le voile. « Arrêtez de dire qu'on n'a rien dans la tête ! » Elles détournent des comptines ou des vieilles chansons françaises : « Si tu veux porter ton voile, frappe des mains/Si tu es contre la loi crie très fort », chantent : « Chirac, Chirac, qu'est-ce que tu nous as fait... » Et le désormais classique : « Ni frère, ni mari, le foulard on l'a choisi ! »

« ENTRE MUSULMANS »

Les stars se sont fait discrètes. Le judoka Djamel Bouras fait une apparition, mais se dit déçu de se retrouver « entre musulmans ». Le basketteur français Tariq Abdul-Wahad reste plus longtemps. Le recteur de la mosquée d'Evry, Khalil Merroun, est la seule personnalité du bureau du Conseil français du culte musulman (CFCM) à être présente : « Je veux manifester mon désaccord sur le dérapage que constitue le projet de loi ». Un groupe de trotskistes distribue un petit journal en criant : « A bas la loi raciste et catholique ! ». Le Comité de bienfaisance et de secours aux Palestiniens (CBSP) réclame des fonds pour permettre d'offrir un mouton, le jour de l'Aïd, aux Palestiniens. La manifestation est aussi l'occasion, pour beaucoup, de se retrouver. On s'embrasse. On observe « en vrai », fasciné, l'envoyé spécial de la chaîne libanaise Al-Manar, que l'on capte par satellite, expliquer au micro : « Le projet de loi qui interdit le voile dans les écoles et les institutions ne peut que renforcer l'attachement des musulmans à la religion ». Présents aussi, les Belges du Parti citoyenneté et prospérité (PCP). Mais les plus visibles sont les jeunes gens qui distribuent les tracts papier glacé du nouveau Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), créé « après l'affaire Claude Imbert », dit l'un d'eux, et qui réclame la démission du fondateur du Point, membre du Haut conseil à l'intégration (HCI), qui s'était dit « islamophobe ». Cette association a distribué près de 10 000 tracts dans le cortège.

« Médias, cessez de nous diaboliser ! », entend-t-on souvent. Mais il n'y a pas que les médias que l'on hue. Quand, sur le camion, une jeune femme, cheveux nus, monte pour expliquer : « Le prophète n'a jamais dit ce que vous dites sur le voile. Mesdames, vous êtes belles ! Enlevez votre voile ! », les sifflets la poursuivent de longues minutes, jusqu'à ce que des policiers lui retrouvent une place, sur le trottoir. Après les manifestations, Bernard Stasi, président de la commission sur la laïcité, a déclaré, dimanche 18 janvier, que « ce serait une catastrophe si la République devait s'incliner devant les islamistes ». Le président de l'UMP, Alain Juppé, s'est déclaré, dans Le Parisien du 18 janvier, inquiet d'un « bras de fer entre les mouvements politico-religieux et la République ». Jean-François Copé, porte-parole du gouvernement, a défendu la loi, estimant que « la République doit protéger ses enfants ». Enfin, François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste, a exprimé la crainte que le débat sur la laïcité ne favorise l'extrême droite aux régionales.

Ariane Chemin et Xavier Ternisien © Le Monde

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