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Maîtriser le langage politique français. Partie 2/4 : l’égalité

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Par Aïssam Ait Yahya, diplômé en Histoire et en droit, auteur de L’idéologie islamique française.

INTRODUCTION : ENTRE PHILOSOPHIE, HISTOIRE ET IDÉOLOGIE

Dans cette série de quatre articles, je proposerai un éclairage autour de certaines notions fondamentales que les musulmans français doivent nécessairement maîtriser pour comprendre la nature réelle de notre environnement.

Dans la lutte légitime pour défendre Droits et Libertés des musulmans en France, certaines postures, très souvent naïves, consistant à reprendre les formes conformistes du discours républicain français (notamment celui imposé par les médias et la pensée dominante), peuvent condamner à une impasse stratégique, et ensuite, à devoir surmonter de lourdes incohérences pouvant nuire à cette cause. Or, une grande partie de ces difficultés naissent de lacunes et d’écueils dans la maîtrise du langage politique français tournant autour de l’Islam et des musulmans.

Comprendre les implicites idéologiques et philosophiques, ou les non-dits inconscients, que suppose parfois le discours officiel républicain, ou alors tel qu’il est compris et invoqué par certains de nos contradicteurs, est une nécessité absolue pour être à même d’éviter ses pièges et développer une conscience militante pertinente en juste phase avec les réalités françaises.

Cela en maîtrisant ce langage : de ses origines jusqu’à ses formes actuelles.

Parmi la multitude de ces notions, l’Assimilation, l’Égalité, la Laïcité, et la Liberté nous permettrons de mieux comprendre les ambiguïtés actuelles du discours républicain concernant certaines minorités et comment elles peuvent devenir des armes politiques à double tranchant.

L’EGALITE (II)

Une fois compris ce que recouvrait le principe d’assimilation, son origine et ses applications historiques, nous pouvons nous concentrer sur l’une des valeurs républicaines fondamentales en France : l’Egalité.

De manière générale, l’Égalité est une des notions les plus ambiguës de la philosophie politique occidentale, et sa déclinaison française est encore plus délicate.

Historiquement, il faut évidemment revenir à la période de la Révolution Française. Notamment l’Abolition des Privilèges le 4 août 1789, et près de vingt jours plus tard, la fameuse Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen (DDHC).

Cet ordre n’a rien d’un hasard : l’une des principales revendications du peuple révolutionnaire fut d’abord l’abolition des inégalités sociales de l’Ancien Régime, la fin des Trois ordres, une égalité devant la Loi, l’impôt, et une égalité des Droits ; en somme : l’Égalité avant la Liberté. Alors que justement, cette deuxième valeur a toujours été une revendication un peu plus bourgeoise que la précédente.

Il n’est pas anodin de constater que ce sont les clubs révolutionnaires jacobins (donc les plus à  »Gauche ») qui ont d’abord eu pour slogan  »Égalité et Fraternité », et que ce sont les élites révolutionnaires (Desmoulins et Robespierre) sensibles aux revendications bourgeoises, qui ont ajouté  »Liberté » à ce qui allait finalement devenir la devise nationale.

Il y a déjà ici les prémices d’une future tension entre Liberté et Égalité.

Mais dans un premier temps, l’Égalité des Droits, des Devoirs, devant la Loi, l’Égalité de traitement, dans le sens juridique et politique, fut une avancée considérable. Son corollaire, la lutte contre les inégalités et les discriminations a permis des progrès notables.

Pourtant la notion d’Égalité est très expansive, voire dégénérative en elle-même, elle déborde assez vite de sa mission originelle et étend dangereusement ses objectifs au-delà de son premier cadre.

Dans un système démocratique, où la souveraineté populaire indexée au principe de majorité est sacralisée comme un absolu, l’Égalité se mue facilement en idéologie égalitariste. C’est-à-dire une volonté (inconsciente et d’autant plus naturelle) de tout vouloir égaliser : de la condition juridique aux conditions sociales et économiques jusqu’aux conditions  »morales, éthiques et spirituelles » des citoyens.

C’est précisément ce dernier point qui nous concerne ici et là que se situe l’ambiguïté française à notre égard.

Il n’est bien évidemment écrit nulle part que l’Égalité a pour but d’égaliser les consciences humaines, mais seulement en théorie, de les juger et de les traiter de manière égale dans le respect de la Loi. Pourtant cette petite nuance est très fragile dans la pratique française.

L’Égalité devant la Loi, l’Égalité des Droits et des Devoirs suppose et implique l’Égalité entre tous les citoyens, mais au vu de l’histoire française et de ses stigmates, puis à partir de 1789 et la diffusion des idéaux républicains et démocratiques tout au long du XIXème siècle : cette égalité a tendance à être comprise dans un sens de plus en plus large, comme une homogénéisation/égalisation des citoyens.

C’est une conception radicale de l’égalité assez propre à la France qui s’oppose à une conception britannique plus souple (pour résumer, le français Rousseau versus l’anglais Locke).

Dans les discours politiquement offensifs de ces dernières années, chez Sarkozy, Valls ou Blanquer, concernant les musulmans ou l’islam en France, il faut comprendre que la sur-mobilisation des termes Égalité-s/Inégalité-s témoignent de cet enjeu : le combat pour l’égalité et contre les inégalités a bien plus pour objectif d’« égaliser des consciences réfractaires » que de traiter de manière égalitaire les différentes consciences (théoriquement protégées par les Libertés proclamées par la DDHC…).

Frédéric von Hayek disait déjà « Quand les politiciens invoquent la démocratie : nous devrions montrer que ce qu’ils professent est l’égalitarisme »[1]. Si de nombreuses critiques libérales ont attaqué les dérives de l’Égalité (-arisme) concernant le volet social, économique voire culturel : les critiques les plus fondamentales sont d’ordre philosophique et moral.

La valeur  »égalité » possède un potentiel de négation des Droits et Libertés sans commune mesure avec d’autres, tout en se donnant une bonne et légitime conscience humaniste.

Tous connaissent le fameux mot de Jules Ferry sur le prétendu droit des races supérieures sur les races inférieures, mais bien peu sont à même de la relier avec l’idéal égalitariste qui s’y cache : « L’égalité, c’est la loi même du progrès humain ! C’est plus qu’une théorie : c’est un fait social, c’est l’essence même et la légitimité de la société à laquelle nous appartenons. » [2] : le droit de civiliser les « races inférieures » c’est donc surtout le devoir (humaniste) de les rendre égales (identiques) à la nôtre !

Ainsi, à quelques éléments près, le paradigme reste le même en France : pour jouir de l’égalité citoyenne et de ses vertus, il faut implicitement et fatalement délaisser certaines Libertés (de conscience, d’opinion ou de se vêtir tel qu’on l’a choisi…). Des libertés archaïques (contre le  »progrès humain ») par essence inférieures à d’autres supérieures en Droit et en Légitimité ( »c’est un fait social »…).

Le philosophe Alain disait que penser c’est avant tout dire non :  cette négation est donc en réalité une affirmation d’une existence propre et d’une liberté. En ce sens le  »oui » est une affirmation conformiste voire égalitaire : or la tolérance se mesure plus dans l’attitude face à un Non et aux différences, que face à un Oui et ses similarités.

Il est assez facile de remarquer, via l’histoire politique française, que la France est bien plus un pays d’Égalité, et égalitariste, que le pays de la Liberté. Et au nom de l’Égalité, on peut aisément défendre des positions totalement liberticides.

Depuis 2004 (si ce n’est 1989) on perçoit parfaitement que ce type d’argumentation précède toujours les législations d’exception ou les volontés de légiférer sur des problématiques musulmanes, renforcée par une autre valeur républicaine tout aussi fondamentale : la Laïcité. La laïcité étant elle-même directement issue de l’égalité juridique dans le traitement des libertés religieuses et le traitement égalitaire des cultes par l’état républicain.

Il est étonnant de remarquer que depuis 1870 et le triomphe de l’idéal républicain démocratique en France [3], on ne retrouve absolument pas chez nos concitoyens l’attachement identitaire national à la DDHC (trop libérale ?) tel qu’il existe par exemple chez les Américains pour leur Constitution[4]. Cela comme si la primauté du principe d’Égalité avait favorisé un nombrilisme fatalement tiré vers le bas, un nivellement égalitariste et fade de toutes les conditions possibles, comme base élémentaire (et unique) d’une citoyenneté sans plus aucun enchantement…

Si c’est un Américain ultra libéral qui écrivait qu’« une société qui place l’égalité devant la liberté se trouvera dépourvue de l’une et de l’autre. Une société qui place la liberté devant l’égalité se retrouvera avec une bonne dose des deux »[5] on ne peut pas oublier que de nombreux auteurs français ont eux-mêmes identifié l’égalité comme la plus profonde des passions françaises : « On a dit cent fois que nos contemporains avaient un amour bien plus ardent et bien plus tenace pour l’égalité que pour la liberté »[6] ou « La France est un des pays les moins libres du monde et les moins libéraux de l’univers. »[7]

La versatilité de cette notion, à double tranchant, peut s’avérer encore plus dangereuse dans une démocratie d’opinion telle que la nôtre, incapable de tempérer les délires du populisme anti-musulman.

Ainsi pour exemple : dévoiler la femme musulmane, c’est simplement vouloir la rendre égale (identique) aux autres citoyennes et si elle veut jouir des mêmes droits, elle a le devoir de se dévoiler sans évoquer/ ou se justifier par ses Libertés individuelles. Inversement, le foulard musulman, visible et public, est perçue comme une négation affichée de l’Égalité, une marque distinctive absolument intolérable : même si cette distinction est le fruit d’une liberté…Telle est la contradiction de la philosophie politique française sur cette problématique.

Elle n’est pas nouvelle, en 1906 déjà, l’essayiste Émile Faguet qui non seulement de résumer l’attitude de prudence, voire de défiance à tenir envers le principe d’Égalité, nous rappelle en plus les principes d’une lutte politique efficace : « La liberté s’oppose à l’Égalité, car la liberté est aristocratique [8] par essence. La Liberté ne se donne jamais, ne s’octroie jamais, elle se conquiert. Or ne peuvent la conquérir, que des groupes sociaux qui ont su se donner la cohérence, l’organisation et la discipline, et qui par conséquent, sont des groupes aristocratiques… Et de même l’Égalité s’oppose à la Liberté. […] Il n’y a d’Égalité que dans le despotisme, parce que c’est le despotisme qui fait l’Égalité et parce que c’est l’Égalité aussi qui produit le despotisme et qui le maintient. »[9]

C’est ce despotisme de l’Égalité qui prend alors toute sa plus terrible dimension dans la démocratie française qui n’hésite pas à user d’une laïcité dogmatique (quasi-religieuse) comme arme de restriction massive des libertés dont peuvent user les français de confession musulmane !


[1]Friedrich Von Hayek, « Droit, législation et liberté », Tome 3, PUF, 1995.

[2]Cité par Pierre BARRAL, Les fondateurs de la Troisième République, Armand Colin, 1968, p. 250

[3]Soit au moins 150 ans de diffusion continue de cette culture philosophique dans l’esprit des français (en réalité bien plus).

[4]Et je n’évoque même pas ici l’attachement des musulmans au Coran !

[5]Milton Friedman dans l’émission « Free to choose »

[6]« De la démocratie en Amérique » Alexis de Tocqueville

[7]« Le libéralisme » Émile Faguet

[8]Comprenons aujourd’hui l’adjectif  »aristocratique » comme simple synonyme de catégorie socio-professionnelle ++ ou de classe supérieure, c’est à dire possédant un capital (matériel/culturel) privilégié.

[9]« Le libéralisme » Emile Faguet

% commentaires (1)

Salam aleykoum,ce salut est-il inégalitaire ?
L’utilisation de la notion égalitariste pour araser la culture de l’autre se heurte au désir incompressible de jouir de la liberté. Pourquoi ne pas s’emparer de cette notion pour la faire vivre sous forme d’égalité que pourrait trouver les pauvres vis à vis des riches,faire reculer la misère n’est-il pas porteur d’espérance ? de quiétude ? l’égalité réelle devant la loi (en fait , les lois pléthoriques) ne devrait-il pas enfin entrer dans les moeurs ?
Déjà en son temps La Fontaine remarquait que : »Selon que vous serez puissant ou misérable Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
L’égalitarisme est donc une notion à géométrie variable utilisée à dessein pour contraindre non pas les « puissants » mais les présupposés « manants » que seraient les musulmans ,dans le cas qui nous concerne.

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