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Maîtriser le langage politique français. Partie 1/4 : l’assimilation

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Par Aïssam Ait Yahya, diplômé en Histoire et en droit, auteur de L’idéologie islamique française.

Introduction : entre Philosophie, Histoire et Idéologie

Dans cette série de quatre articles, je proposerai un éclairage autour de certaines notions fondamentales que les musulmans français doivent nécessairement maîtriser pour comprendre la nature réelle de notre environnement.

Dans la lutte légitime pour défendre Droits et Libertés des musulmans en France, certaines postures, très souvent naïves, consistant à reprendre les formes conformistes du discours républicain français (notamment celui imposé par les médias et la pensée dominante), peuvent condamner à une impasse stratégique, et ensuite, à devoir surmonter de lourdes incohérences pouvant nuire à cette cause. Or une grande partie de ces difficultés naissent de lacunes et d’écueils dans la maîtrise du langage politique français tournant autour de l’Islam et des musulmans.

Comprendre les implicites idéologiques et philosophiques, ou les non-dits inconscients, que suppose parfois le discours officiel républicain, ou alors tel qu’il est compris et invoqué par certains de nos contradicteurs, est une nécessité absolue pour être à même d’éviter ses pièges et développer une conscience militante pertinente en juste phase avec les réalités françaises.

Cela en maîtrisant ce langage : de ses origines jusqu’à ses formes actuelles.

Parmi la multitude de ces notions, l’Assimilation, l’Égalité, la Laïcité, et la Liberté nous permettrons de mieux comprendre les ambiguïtés actuelles du discours républicain concernant certaines minorités et comment elles peuvent devenir des armes politiques à double tranchant…

L’Assimilation ( I )

Si dans les débats médiatiques français, on évoque assez facilement les différents maux politiques et sociaux que suscite la présence de musulmans -citoyens français- dans le pays (« échec de l’intégration' », « fin du modèle républicain », « communautarisme », volonté « séparatiste », « revendications islamistes », etc…), la nature profonde de certains mots n’était, jusqu’à très récemment, presque jamais discutée. Ceci entretenait une confusion qui évite de revenir sur d’anciens principes, en orientant les débats vers des idées théoriques simplificatrices, occultant leurs origines troubles, et aussi, leurs pratiques historiques condamnables.

Mais cela a de moins en moins cours, avec la zemmourisation massive des esprits, la libéralisation d’une parole anti-musulmane qui mixe une islamophobie laïcarde de Gauche et celle traditionnelle de Droite ; si certains termes ne sont plus utilisés, leurs idées et ce qu’elles véhiculent sont toujours présents. Or l’assimilation fait partie des mythes fondateurs républicains, et mis à part Eric Zemmour, rares sont ceux qui défendent expressément ce principe anciennement dit  »républicain » mais presque tous en défendent plus ou moins les principes sans avoir à l’utiliser nominalement.

C’est qu’il faut dire qu’Assimilation est un terme assez archaïque, vieillot, mais dont le principe coule encore dans les veines du modèle républicain français. Le principe d’Assimilation est dans l’Adn de la République, même si l’État français a fait des efforts considérables pour transformer (moderniser) ses modalités d’expression, en les rendant plus subtiles et donc plus acceptables.

L’assimilation est un principe politique philosophique majeur en France, il est à rapprocher de ce que peut recouvrir aujourd’hui une partie du terme « Égalité » (il n’est d’ailleurs pas raisonnable de vouloir discuter de l’Égalité sans évoquer l’assimilation au préalable).

Ce modèle politique et social consiste à définir une norme englobant totalement l’individu. Une définition stricte à la fois identitaire et juridique, culturelle et morale de la citoyenneté. Elle consiste ensuite à transformer radicalement les individus ou les groupes de sorte qu’ils épousent parfaitement ce schéma : le seul toléré sur le territoire. Ainsi, le processus dit de  »socialisation républicaine » va littéralement  »convertir » les individus par divers moyens, pour d’abord réduire, puis éliminer toutes les aspérités qui dépassent ou qui ne collent pas avec le cadre choisi.

En France, la fixation de cette nouvelle norme socio-culturelle est directement issue de son histoire politique (Guerres de Religion, Ancien Régime, Lumières et Révolution Française) et de son héritage philosophique, du mythe du Progrès et de l’avènement de la Modernité. Cette norme, ce nouveau cadre qui a été défini de manière radicale et artificielle d’abord par les Révolutionnaires et ensuite tout au long du XIX éme siècle par les Républicains va se faire selon des principes et idées qui sont décidés à Paris contre les propres particularismes régionaux et provinciaux de la France[1]. C’est d’abord la propre diversité linguistique et culturelle de la France qui a été la cible d’une politique d’assimilation-éradication républicaine.

Dans la création du nouvel homme, du nouveau citoyen par l’imposition de ce nouveau cadre, on perçoit très rapidement le potentiel d’intolérance et de négation de certaines libertés qu’il suppose. Les mythes révolutionnaires français, souvent pleins d’utopies, sont déjà porteurs en eux des futurs totalitarismes destructeurs du XX ème siècle.

La France de la III ème République (1870-1940) est l’exemple même d’une politique d’assimilation qui a cherché à appliquer ce programme de citoyenneté créé sur mesure. L’assimilation républicaine va chercher à détruire, gommer et effacer toute trace des spécificités culturelles, linguistiques et religieuses des hommes et des différents groupes qui existent encore au début du XIXéme. Elle nie ces particularismes dans leur droit même à l’existence, ce qui transparaît encore dans le «  la République ne reconnaît aucune communauté » ou « nul individu, nul groupe ne peut se prévaloir de son origine ou de sa religion pour s’exonérer ou être exonéré du respect de la règle commune »[2].

Toutes ces caractéristiques naturelles et humaines, propres à chaque individu/groupe, étant vues et comprises comme un danger pour l’idéal Républicain, toute trace de différence est perçue comme une subversion, un séparatisme en plus d’être une arriération coincée dans un passé refusant la  »modernité ». Elle a cette phobie imbécile (symptôme d’une pathologie lié à l’histoire française) de croire que s’il existe une différence il existerait forcément une inégalité : pire, inégalité est devenue synonyme de différence or pour supprimer les inégalités rien de plus simple : supprimons les différences, les caractéristiques et particularités des individus !

Ainsi sur le territoire républicain français, Un et Indivisible, il ne doit plus exister qu’une seule langue, une seule culture, une seule forme de français, tous semblables et identiques, tous assimilés au modèle choisi et donc tous égaux…La « Francisation » (rendre/devenir Français) suppose donc l’assimilation à une seule et unique forme de « francité » tolérée par les pouvoirs publics et par la pensée conforme (..à la norme). Assimiler est ici synonyme de rendre Invisible : les individus noyés parmi leurs semblables, seuls et nus devant l’État, unique interlocuteur, à la fois  »protecteur », procureur et juge…

Historiquement ce principe d’assimilation républicain utilisé dans le cadre de la colonisation a révélé tout son potentiel de destruction identitaire, sociale et culturelle des populations colonisées.

Pour exemple, les politiques d’évangélisation en Afrique ou en Algérie sont à relier à cette volonté d’assimiler les indigènes à la religion du colonisateur : l’assimilation républicaine, pourtant laïque, ne souffre pas de contradiction ici puisque christianiser était vu comme une étape intermédiaire à la laïcisation…« L’assimilation consiste en une conversion d’autrui à soi : le colonisé ne devrait avoir qu’une ambition, égalr le maître, » lui ressembler jusqu’à disparaître en lui » souligne Albert Memmi. Dés 1841, le général Duvivier préconise le regroupement par force des arabes pour les soustraire » à cet esprit de famille si contraire à la civilisation. Les indigènes doivent s’assimiler » à la nation victorieuse de manière à ce qu’il se fonde en elle et ne fasse plus qu’avec un seul peuple et un seul territoire » »[3].

Si l’assimilation et francisation des colonies signifient destruction et disparition des sociétés indigènes et de leurs spécificités culturelles, il ne faut pourtant pas se tromper, car la mise en place de la politique d’assimilation coloniale a une connotation double et très ambiguë. Il ne faudrait pas croire que les indigènes  »assimilés » serait donc égaux en Droit aux citoyens français colonisateurs…Bien évidemment l’assimilation n’a ici que son seul côté négatif (destruction de la société indigène et des individualités) sans son côté  »positif » (?) : un droit à la citoyenneté égalitaire française…Car de manière extrêmement hypocrite l’assimilation « est […] susceptible de degré. En effet, on peut vouloir assimiler la colonie à la métropole, la société locale à la société métropolitaine, en se gardant bien d’assimiler l’indigène à l’Européen » car « Il peut être dangereux de faire citoyen un individu dont le cœur est ailleurs »[4]

Ceci est une partie de l’histoire trouble et dérangeante du modèle d’assimilation républicain français, qui est loin de ne faire partie que de l’histoire, puisque le modèle est encore érigé en symbole non pas par Zemmour, mais par l’État profond français lui-même (ceci expliquant aussi la tolérance de son discours par les pouvoirs publics, CQFD). Cette logique est parfaitement inscrite dans une partie de l’idéal d’Égalité. La philosophie républicaine pense l’intégration sur le mode de l’assimilation. Sa politiqued’immigration, dans ses principes philosophiques, ne se distingue pas de sa politique coloniale passée : les idéologies y sont similaires.L’immigré comme le colonisé doit se fondre politiquement et culturellement dans une unité, l’unité occidentale. La notion d’universalité se rapproche de plus en plus de celle de l’Égalité. Être une société pensant l’universel, c’est être une société se référant l’égalité à une égalité pour tous.

Définie et comprise comme telle, l’assimilation est bel et bien toujours d’actualité, même si elle n’est plus formellement utilisée et visée, elle se dissimule encore derrière un ambigu discours égalitariste républicain, capable de toutes les négations et les privations de Droits et de libertés fondamentales.

D’ailleurs, la crise sanitaire du Covid-19 que nous vivons aujourd’hui, a révélé l’épineux problème du manque de cimetières musulmans, et pire, un nombre très largement insuffisant de simples carrés musulmans à l’intérieur de cimetières déjà existants. Or, plusieurs responsables associatifs et religieux musulmans, dans diverses localités, se sont parfois heurtés aux mêmes refus, à la même fin de non-recevoir, parfois avec les mêmes arguments qui touchent précisément notre notion : puisque nous sommes français, nous devrions nous faire enterrer dans le cimetière commun à tous, sans particularisme religieux, sans exiger de carré ou cimetière musulman distinct et différent des autres… Refuser ce principe, c’est devoir être enterré ailleurs…

Encore une fois nous observons là comment ce mythe de vouloir nier les différences pour traiter de manière égalitaire les individus, renvoie en réalité à la négation des particularités et des individualités issue de l’ancien assimilationnisme républicain : elle promeut l’invisibilité en prétendant l’Égalité citoyenne.

L’assimilationnisme éradicateur survit donc très bien à l’intérieur du discours égalitaire.


[1]Lire à ce sujet l’excellent livre d’Alem Surre-Garcia « La Théocratie républicaine »

[2]Article 1er de la Constitution de la Véme république

[3]Alem Surre-Garcia, « La Théocratie républicaine »

[4] »La République raciale » Olivier le Cour Grandmaison

% commentaires (3)

Salam aleykoum ,ce salut est-il assimilable ?
L’assimilation-aliénation est LA litote de la république française .Ne s’appuie t-elle pas non plus sur le mythe de la tour de Babel qui veut que Dieu ait puni les humains ( qui parlaient alors tous la même langue) dans leur tentative de l’atteindre en construisant une tour ,en les divisant en langues pour ne plus qu’ils se comprennent dans leur travaux de construction.La multiplicité des langues serait donc vu comme une punition.
La France ne supportant pas l’altérité s’en est prise d’abord à ses régions où les autochtones ne devaient pas utiliser leurs langues ou patois,les enfants étaient alors durement réprimé dès lors qu’ils utilisaient leur langue maternelle à l’école ,creuset de la république.Cette volonté d’araser ou de folkloriser les cultures régionales a laissé une empreinte indélébile qui s’estompe avec l’Europe.La France étant d’ailleurs à ce titre, un des derniers pays à refuser de signer la « charte de reconnaissance des langues régionales ».Ce même pays, donne des leçons à ceux qui ne reconnaissent pas leurs propres minorités culturelles ,régionales ,le french paradox n’est pas usurpé.
Un recul ,une prise en compte de la réalité ,un aggiornamento devraient voir le jour afin non pas de se bercer d’illusion sur le mythe d’une culture universelle, qui est surtout prédatrice, mais sur la réalité d’une diversité qui ne peut qu’enrichir ceux qui la prenne en compte .

La langue de la republique française est le français , article 2 de la constitution de la 5é republique … cette constitution a eté ratifié par referendum , c’est tout .

Apres on peut argumenter sur les marges , mais çà ne signifie pas grand chose , je suis breton , j’ai fais le choix d’apprendre cette langue au lycée , je la parle mal voir pas du tout , je suis français et fier de l’etre , et il en va de nombre d’écrivains bretons , de nombre d’intelectuel(les ) , de dirigeants , de politiques bretons ET français … il est vrai que le port du sabot autour du cou pour avoir parlé breton , becassine , et le baragouin , n’ a pas forcemment arrangé les rapports , mais çà reste marginal , les pecheurs de l’isle de Sein ont rejoint de Gaulle et la resistance bretonne fut forte et largemment populaire .. la republique française a eu depuis le debut cette volonté d’universalisme tres coccardier d’illuminer la terre entiere de ses principes et de ses idées , comme l’islam dans un certain sens … Ferry avait il tort ?

« C’est tout »,ce dogme est donc gravé dans le marbre ,sans discussion ?
Le traité de Lisbonne a été refusé par référendum par les français et les hollandais.Qu’en est-il advenu ?
Les états sont passés par dessus .Il peut en être de même avec une constitution qui fut remodelée du fait d’une guerre d’Algérie qui s’éternisait,ce le fut donc sous la pression des évènements .
Il n’y a pas de dichotomie entre appartenir à une nation et être attaché à sa région .Pourquoi ce « binarisme  » de ou l’un ou l’autre ? La vision jacobine de la France folklorise ses cultures pour mieux imposer l’hégémonie du centre de décision ,Paris.Il est d’ailleurs assez remarquable de constater le malaise de certains provinciaux ( et j’en rencontre beaucoup dans le cadre professionnel) qui s’excusent presque d’avoir encore leur accent malgré leur installation depuis des années dans la capital.Je leur fait remarquer que j’ai aussi un accent celui de Paris.
La république française ( celle issue de la révolution franc maçonne) à LA prétention orgueilleuse, de dupliquer de gré ou de force d’ailleurs, un modèle qui ne lui est que propre du fait de son histoire à elle et seulement à elle.Ceux qui l’ont singé ( Turquie ou Mexique par exemple) ,sont tombé dans les mêmes travers avec une répression féroce contre ses minorités ( kurdes ,arméniens ou christéros).
L’islam n’impose pas un modèle culturel ( chaque région du monde régies par l’Islam est en adéquation avec leurs cultures d’origines) ,juste une croyance en un Dieu unique ,créateur de toute l’humanité.

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