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Dé-regarder le voile : pour une approche esthétique et culturelle contre l’islamophobie

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Ubaydah Abu-Usayd, docteur en études cinématographiques

Selon les statistiques de l’islamophobie en France, plus de 70% des actes islamophobes recensés touchent des femmes. L’examen de ces actes révèle que la plupart du temps, ces femmes musulmanes sont perçues comme telles car elles portent un foulard[1], ce qui fait dire au discriminant — se dédouanant de viser les musulmans — qu’il rejette non pas la personne, mais son vêtement, limitant sa posture à une question de corps et d’image, au point qu’on pourrait penser que l’islamophobie serait susceptible de se résorber si les musulmanes, dans un mouvement global vers une forme de « neutralité », acceptaient collectivement d’ôter ce tissu de leur tête.

Si on entre pourtant dans le débat sur la notion de neutralité, on se heurte très vite à une problématique culturelle : qu’est-ce qui, dans un temps et un espace donné, est considéré comme « neutre » ? Il est très difficile de répondre à cette question sans imposer un corps-modèle, un uniforme et une apparence prétendument universelle dont les caractéristiques sont en réalité circonscrites dans une histoire culturelle très précise.

La question de la neutralité, notamment lorsqu’elle est confondue avec le principe de laïcité, se fonde donc sur un impensé dans la culture française, que les affaires successives « du voile » ne font que révéler ; c’est ce qui pourrait expliquer la crispation des débats autour de la question. Cet impensé tend à affirmer comme « naturel », « normal », « moderne », « universel », un certain rapport « occidental » à l’image, au vêtement et au corps. C’est donc la part idéologique de ce rapport qui semble révélée et inquiétée par la simple présence d’une femme qui porte un foulard, comme si elle devenait la survivance d’une figure historique, un flash-back qui connecte cette femme du présent à des motifs esthétiques (drapés, voiles, madones) appartenant à une certaine construction du passé occidental. Tout à coup, cette femme, au moment où elle entre, devient une image (donc aussi un objet), une effraction visuelle dans un espace public qui serait parvenu progressivement à se débarrasser de ces figures en les isolant dans des cadres, des musées, des manuels d’histoire et des couvents.

Photogrammes du documentaire Ta Dernière Marche dans la Mosquée, Abderrahmane Hedjoudje et Ubaydah Abu-Usayd, 2018. Commémoration dans une église de l’attentat qui a touché la mosquée de Québec le 29 janvier 2017.

Cette « femme aux tissus » qui « sort du cadre » attire le regard, provoquant le paradoxe que soulève l’historien de l’art Bruno Nassim Aboudrar, dans son ouvrage intitulé Comment le voile est devenu musulman[2]: partant du principe que la fonction du voile serait de cacher, il montre que dans l’espace public français et occidental, le voile que les femmes musulmanes portent les rend particulièrement visibles, au point que certaines personnes les soupçonnent de le porter pour se montrer[3]. D’où vient donc ce paradoxe[4] qui voudrait qu’une femme qui porte un foulard et qui conçoit ce vêtement dans une visée « modeste », « pudique » [5] et discrète du corps soit à ce point constituée comme une image, voire un symbole politique (de résistance de la part de celles et ceux qui le défendent, d’invasion de la part de celles et ceux qui le combattent) ?

Comment le voile est devenu un problème

L’histoire du voile en France est souvent racontée à partir de 1989, d’un point de vue politique et social : c’est le moment où a été médiatisée « l’affaire de Creil » dont a été « célébré » le trentième anniversaire lors de la rentrée 2019. Dans une tribune publiée le 11 septembre 2019 au Figaro Vox, Renée Fregosi intitulait son texte : « Il y    a trente ans, l’affaire des foulards de Creil fut le début de l’offensive islamiste en France ». Le lendemain, Marianne publiait un texte très similaire, sous la plume de plusieurs journalistes, dont Natasha Polony et Hadrien Matoux : « Il y a 30 ans, Creil, quand la République a capitulé ».

Au-delà des résonances discursives troublantes entre une rédaction de droite (voire de droite extrême) et une rédaction qui se présente comme étant de gauche, ces tribunes démontrent l’obsession française qui tourne autour du vêtement de ces jeunes filles, devenues aujourd’hui les mamans accompagnatrices qu’on veut écarter des mêmes écoles, pour les mêmes raisons. Ces tribunes, dans leur ton, leurs arguments et même dans certaines de leurs formulations, s’inscrivent pourtant dans une histoire beaucoup plus large, où le foulard et le corps des femmes musulmanes ont constitué un enjeu culturel et politique de taille, au moins depuis le 19ème siècle.

Comme on le sait, le voile n’est pas le propre de la culture visuelle musulmane, qui s’est historiquement greffée sur les cultures qui la précédaient. On le retrouve évidemment dans le christianisme[6], mais plus globalement, le voile en tant que motif en art a toujours été présent dans la sculpture et la peinture occidentales (voir le drapé dans l’Antiquité par exemple). En tant que « problème musulman », par contre, le voile semble être lié à l’histoire coloniale, et peut donc être considéré comme le résultat d’une construction :

Ce sont les Occidentaux, en effet, qui, les premiers, regardent le voile, c’est-à-dire appliquent à cet objet qui soustrait à leur vue le corps et le visage des femmes, l’ordre visuel qui est le leur, intolérant à la dissimulation.[7]

Si on inscrit le port du foulard dans une conception plus générale d’un certain « mode de vie musulman », on peut en réalité remonter jusqu’au 16ème ou 17ème siècle, et y lire, de la part d’auteurs chrétiens, des textes qui révèlent l’inquiétude que provoque la visibilité des musulmans. Alors que nous sommes après la Reconquista[8], des décrets et des mesures vont toucher les Morisques, musulmans qui se seraient convertis au christianisme au début du 16ème siècle afin de ne pas être expulsés d’Espagne, mais qui seront malgré tout expulsés un siècle plus tard pour avoir gardé une proximité avec la culture arabo-musulmane.

Quelques années avant cette expulsion, en 1600, on peut lire par exemple, à Valence, sous la plume du père franciscain Antonio Sobrino :

Ce serait une grande chose que de leur ôter tous les signes extérieurs des musulmans […] Ils doivent s’aligner en tout sur les vieux-chrétiens : dans l’habit et le costume, dans le langage et l’écriture, dans les mets communs, et dans tout ce qui constitue de bonnes habitudes chrétiennes […] Il faudra que les Seigneurs évêques exhortent leurs chefs […] à se conformer en tout à ce qui est bon et licite pour les vieux-chrétiens : habillement, langage, mets et viandes, consommation modérée de vin, etc.[9]

Christoph Weiditz, Trachtenbuch, v. 1530-1540, Femme morisque de Grenade

La lecture extrémiste de la laïcité, telle que pratiquée par les tribunes du Figaro ou de Marianne, n’est au fond que la résurgence de cette politique autoritaire, qui veut uniformiser son champ de vision par la ségrégation. On découvre d’ailleurs, dans l’ouvrage de Rodrigo de Zayas sur les Morisques, l’existence d’un « croissant bleu »[10] :

[…] au temps de Jeanne la Folle, les Morisques reçurent l’ordre d’abandonner leurs vêtements traditionnels pour ne pas se différencier des autres sujets de la couronne. Par contre, ces mêmes Morisques furent obligés de porter « des croissants de lune en tissu bleu sur leurs chapeaux, de la taille d’une demi-orange ».[11]

On voit comment cette Histoire est profondément liée à des questions d’image, de visibilité et de regard. Pourtant, ce ne sont jamais les approches esthétiques et culturelles qui sont convoquées pour en débattre. Il n’est pas étonnant qu’en trente ans, presque rien n’a changé concernant cette question. Comment cela se fait-il que nous lisions en 1989 (Creil), en 1994 (circulaire Bayrou), en 2004 (loi du 15 mars), en 2010 (loi sur la dissimulation du visage), en 2016 (affaire du burkini) et en 2019 (mamans accompagnatrices) encore et toujours plus ou moins les mêmes arguments, déployés sur toute une génération, divisée en deux camps similaires ? Existe-t-il, malgré tout, des évolutions ? Le regard porté sur foulard a-t-il changé ?

Afin de répondre à cette question, il est utile d’élaborer une histoire des regards, des images et de la représentation des musulmans dans la culture française et occidentale de manière générale. Le cinéma et la télévision étant actuellement les plus grandes « machines à images », elles fabriquent, à une échelle industrielle, des figures qui projettent dans l’imaginaire du spectateur des représentations idéologiquement chargées. Quels sont les caractéristiques de ces représentations ? Ce processus qui a historiquement et culturellement provoqué ce regard sur le voile (de manière accentuée pendant la période coloniale, et sa peinture) est-il réversible ? Peut-on, en ce sens, « dé-regarder » le voile, de sorte à normaliser son apparition, voire à le réconcilier avec une Histoire commune ?

Comment le voile a interrogé le regard

En privant le débat sur le voile de culture, d’esthétique, voire de poésie, l’effet est conséquent : on dissimule sa dimension historique, probablement refoulée par la part antireligieuse que peuvent avoir certaines approches de la laïcité. La laïcité, elle-même, est souvent séparée de sa propre histoire, et de son inscription dans un cheminement du christianisme qui a, en France, séparé Dieu de la ville. Dans le débat public, c’est paradoxalement parce qu’on a isolé la laïcité comme principe qui serait intemporel, universel et absolu, que ce principe est aujourd’hui instrumentalisé à des fins idéologiques.

Mais en réhabilitant ne serait-ce que l’Histoire de l’art, et en particulier de la peinture, de la photographie et du cinéma, on voit à quel point notre regard contemporain sur les images et les corps est habité pas une culture visuelle ancrée dans une longue histoire, faite de spiritualité, de religiosité, mais également de colonialisme et d’exotisme.

Le cinéma s’est d’ailleurs, dès ses débuts, inscrit dans une vision exotique : dès l’invention du cinématographe, les opérateurs Lumière se sont dispersés dans les quatre coins du globe, rapportant des vues du monde entier, et inscrivant leur démarche dans la continuité de ce qui avait déjà été entrepris, une cinquantaine d’années plus tôt en photographie, au moment d’ailleurs où l’anthropologie et l’ethnologie se constituaient comme sciences à part entière. Dresser l’inventaire du monde, des cultures, des traditions, des corps : l’entreprise ethnologique est indissociable de l’entreprise coloniale, qui pour justifier sa vision devait démontrer scientifiquement la hiérarchie des races. La photographie et le cinéma ont contribué à cette démonstration.

Parmi ces images rapportées, que ce soit des photographies au 19ème siècle, ou des films au début du 20ème, il existait évidemment des femmes dévoilées, dans la droite lignée de la peinture coloniale, qui a fait du corps de la femme musulmane un fantasme majeur.

Eugène Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement, 1834

Il s’agit déjà, pour le sujet regardant, d’entrer chez ces femmes, de dévoiler leur intimité, et estimer que celles-ci peuvent (et donc doivent) exprimer de la transparence ; pour le bien du regard, pour le bien de l’art, pour le bien de la connaissance[12].

Dans son film Images du monde et inscription de la guerre (1988), le cinéaste Harun Farocki étudie la relation entre l’optique et la politique, en démontrant que l’appareil photographique ou la caméra a pu être un instrument de fascisme et de colonialisme d’une grande violence. Dans une des séquences de son film, il aborde la question des photographies d’identité de femmes algériennes, effectuées en 1960 par le soldat français Marc Garanger. Pour réaliser ces images (qui sont aujourd’hui sorties du cadre administratif pour faire l’objet de publications et d’expositions), il fallait dévoiler ces femmes, leur retirer le haïk, et estimer, comme l’a d’ailleurs fait Nicolas Sarkozy en 2003, que pour qu’elles soient identifiables, elles ne devraient rien à voir à cacher (pas même leur chevelure). C’est cette dimension de l’identification (invoquée à nouveau en 2010 concernant le voile intégral) qui est frontalement interrogée par le cinéaste, voyant la dérive autoritaire qui peut découler d’une société qui contrôle les visages (il prédisait déjà les processus de reconnaissance faciale qui font débat aujourd’hui). Son geste de résistance, au moment de montrer ces photographies d’identité, sera de les recouvrir de sa main, de les re-voiler, et d’inverser la fonction optique du cinéma et de la photographie : alors que ce sont des arts qui montrent, qui pénètrent, il leur rend une faculté à cacher et protéger du regard.

Photogramme du film Images du monde et inscription de la guerre, Harun Farocki, 1988.

Dans le registre de la fiction, le film Fatima de Philippe Faucon, César du meilleur film en 2016, interroge d’abord sur son sujet : s’il faut reconnaître que, comparé à d’autres films, le traitement de la « femme qui porte un foulard » est plutôt positif (et contribue à sa normalisation), il est assez révélateur que le personnage de Fatima soit une femme de ménage âgée : elle occupe en l’occurrence un poste manuel qui fait partie des métiers de servitude, où les signes religieux n’ont jamais vraiment inquiété. Les débats sur le voile sont nés plutôt au moment où ce sont les enfants qui ont voulu porter le foulard à l’école, faire des études et occuper des postes haut placés.

Mais la démarche de Philippe Faucon interroge aussi sur la fabrication du film : la femme qui joue le rôle de Fatima, Soria Zeroual, porte le foulard dans la vraie vie. Pourtant, plusieurs scènes du film montrent Fatima chez elle, sans son foulard. Il serait intéressant de savoir comment ont été négociées ces scènes : s’agit-il d’une perruque ? ou Soria Zeroual a-t-elle accepté de retirer le foulard pendant le tournage, livrant son image dévoilée au monde entier ? La réponse n’a d’intérêt en réalité que dans la mesure où elle inscrit, au fond, le film Fatima dans une histoire des images encore chargée de résidus coloniaux. Comme Delacroix ou Garanger, Faucon — voulant du bien à cette femme, on n’en doute pas — considère son statut d’artiste comme pouvant lui donner un droit de regard, de pénétration et de dévoilement.

Photogramme du film Fatima, Philippe Faucon, 2015.

Depuis que le voile musulman fait débat, ont émergé en Europe, mais également dans les pays musulmans, des mouvements féministes musulmans qui souhaitent renverser cette assignation du regard, ayant compris le paradoxe que démontre Bruno Nassim Aboudrar dans son ouvrage : le fait que le voile, qui était d’abord un vêtement de discrétion voire de dissimulation, soit devenu si visible voire visuel[13], au point qu’il fasse partie de la définition même des femmes qui le portent. Les mouvements féministes musulmans français tendent d’ailleurs à récuser l’appellation « femme voilée », qui en plus d’avoir une consonance troublante avec « femme violée » (qui résonne avec les crimes coloniaux, mais également avec certains discours qui considèrent la femme non-voilée comme proie au viol), essentialise « la » femme en la définissant par le vêtement qu’elle porte. Elles proposent donc plutôt cette appellation : « femmes de confession musulmane portant un foulard », ce qui oblige leurs interlocuteurs à commencer à ne plus regarder précisément leur vêtement.

Photogramme de la série Élite, la directrice demande à Nadia de retirer son foulard pendant les cours.

Ce même processus de dévoilement est à l’œuvre dans la série espagnole Élite, produite par Netflix (2018). Parmi les personnages principaux, on retrouve Nadia, une étudiante palestinienne, qui va dès le premier épisode être confrontée à la directrice de l’établissement, qui lui demande de retirer le foulard. Avec plus ou moins de justesse, cette scène montre que Nadia vit cela assez difficilement, ce qui mène le spectateur à comprendre la complexité de la situation (que beaucoup d’étudiantes rencontrent, notamment en France).

Mais dans la saison 2 de la série[14], Nadia, qui a une attirance pour Guzman, cède aux conseils de son amie dans les toilettes[15] : elle se dévoile, retire son pull, met du rouge à lèvre, et entre en boîte de nuit en entamant ce qui s’apparente à une parade nuptiale. S’ensuit un champ-contre-champ au ralenti, où Nadia et Guzman s’échangent des regards en plans subjectifs (qui font que Nadia regarde en fait la caméra, le spectateur). Cette scène de 45 secondes, publiée sur Twitter et visionnée des millions de fois par les internautes, a servi à elle seule à créer un buzz sur les réseaux sociaux : sans même connaître la série, une grande partie du public aura suivi le processus de dévoilement de Nadia, constitué comme un argument marketing qui n’a rien à envier aux procédés voyeuristes qui objectifient le corps des femmes arabes (jusque dans la pornographie).

On pourrait d’ailleurs mener tout un travail autour de la représentation récente de la femme musulmane dans le cinéma occidental, et en particulier dans les séries et les cinémas commerciaux, les publicités, et tous supports visuels. On découvrirait alors un certain nombre de films qui rejouent, au cinéma, les problématiques rencontrées dans les débats médiatisés. Mais on pourrait se rendre compte également — et c’est un phénomène très récent — que la femme qui porte le foulard commence à faire partie du paysage audiovisuel occidental, de manière parfois problématique, mais également, surtout chez les anglo-saxons, d’une manière de plus en plus naturelle, c’est-à-dire sans qu’on ne s’attarde trop sur la question de savoir pourquoi elle le porte, d’où elle vient, ou « ce qu’elle pense du terrorisme ».

Ces représentations sont d’autant plus récentes qu’elles font généralement parler d’elles (sur les réseaux sociaux, en positif ou en négatif, dans les médias classiques, mais également dans les sites identitaires), comme des exceptions qui confirment une règle plutôt générale : l’absence quasi complète de ces femmes dans les univers fictionnels habituellement représentés. Parmi ces réactions médiatiques récentes, on peut trouver celles-ci : « Une femme médecin voilée fait une apparition très remarquée dans la série culte Grey’s Anatomy » ou « Plus belle la vie : une lycéenne voilée dans le feuilleton », ou « Lancé par Apple, un nouvel emoji voilé divise les internautes », ou les discussions autour du foulard sportif lancé par Nike (qui en fait une publicité remarquée), ou de manière moins problématisée, la hackeuse qui porte le foulard dans la série Mr Robot, série saluée précisément pour la diversité du casting.

Il pourra arriver qu’un jour, on ne regarde plus ce foulard, et qu’il fasse, avec d’autres signes de religiosité, « partie du décor ». Pour cela, les arts de l’image peuvent contribuer à ouvrir les yeux et réhabiliter une certaine conscience historique, culturelle et esthétique.

Pour une approche esthétique et culturelle

On voit comment l’image, la mise en scène, et plus généralement, l’esthétique peuvent s’accompagner d’une charge idéologique conséquente, et dans le cas de cette esthétique du dévoilement, cette idéologie est souvent dissimulée derrière une rhétorique de la liberté. Le rôle de la critique et de l’analyse cinématographiques est déterminant à ce niveau, car elles permettent de révéler, dans notre culture visuelle, ce qu’il y a d’impensé et d’enfoui dans une histoire des images. Mais face à cette machine industrielle à produire des imaginaires, comment provoquer d’autres regards et investir dans une démarche qui, faute de renverser ces idéologies, contribuerait au moins à équilibrer le paysage audiovisuel ?

On élabore une proposition, une perspective qui pourrait agir en résistance à ces puissants flux d’images : se réconcilier avec l’approche culturelle et esthétique en étudiant l’Histoire de l’art, ce qui amènerait également à constituer les bases culturelles et théoriques d’une production de contenus qui investiraient des esthétiques alternatives.

On a montré qu’il y avait par exemple des résonances formelles entre le foulard des femmes musulmans et celui des sœurs chrétiennes. Pourtant, si on reconnaît à ces dernières une volonté de consécration, il est exclu, presque systématiquement dans le débat public, que les femmes musulmanes se réclament de cette consécration, comme si pour se consacrer à Dieu, il fallait se séparer de l’espace public (et donc être loin du champ de vision ; ce qui démontre à nouveau la part visuelle du problème).

Mais en engageant une réflexion esthétique sur ce phénomène, on peut relier le foulard de la femme musulmane à une conception plus large du corps, du vêtement (autant pour l’homme que pour la femme, d’ailleurs) et de ce qui, dans la culture visuelle musulmane, se montre et se cache. Le voile — hijāb[16] — serait alors envisagé comme un mode de visualité qui émerge globalement de l’esthétique de l’Islam, et qui peut en traverser tous les arts, depuis la poésie jusqu’à l’architecture, en passant par la calligraphie et l’art pictural de manière générale [17].

On retrouve chez Titus Burckhardt dans L’art de l’islam un développement à ce sujet, dans lequel il propose, de manière plutôt succincte, ce qui pourrait être une théorie musulmane du vêtement (de l’homme principalement, décentrant la question habituellement dirigée vers la femme) qui pose le corps très précisément comme une image (sujette au regard, donc), l’interrogeant du point de vue spirituel mais également social et politique. Il met d’abord en évidence que le prophète Muhammad a simplement donné quelques lignes de conduite, dont la principale est d’exclure les vêtements qui collent au corps. Titus Burckhardt en déduit que : « le costume traditionnel de tous les peuples musulmans se distingue par son ampleur ; il cache le corps, ou une partie du corps, tout en épousant ses mouvements [18] ». C’est là que se pose pour lui un problème d’image, qui concerne directement notre propos : « L’art du vêtement est d’autant plus important, en pays d’Islam, que l’art de l’image humaine en est absent [19] ». 

On aurait peut-être ici un début de réponse au paradoxe contemporain soulevé par Bruno Nassim Aboudrar (en voulant se dissimuler, la femme qui porte le foulard en France se montre davantage) : l’idée que le vêtement ait au final moins pour fonction de dissimuler le corps que d’en dissiper les formes, pour des raisons avant tout figurales et aniconiques, plutôt que des raisons liées au désir et à la séduction entre les sexes (même si désir et image sont évidemment liés). Ne peut-on pas envisager le vêtement ample — pour la femme et pour l’homme — comme le signe graphique du corps en mouvement ? C’est-à-dire de considérer que l’art du vêtement musulman a installé, dans l’espace de la vie réelle (et non en art — d’où le fait que la peinture coloniale va être séduite par ce motif, le mêlant à la nudité, donc au dévoilement), le drapé de la toge comme forme plastique et ornementale.

En tant qu’instrument d’inscription dans l’espace public, on peut le comprendre notamment par la posture de certaines femmes musulmanes qui, parfois contre l’avis de leur entourage familial, portent le foulard par résistance à une certaine conception du corps, alors qu’elles sont d’avis qu’il n’est pas une obligation religieuse (ce qui, pour certaines, les fait l’enlever lorsqu’elles se trouvent dans un entourage musulman, pour travailler l’effet inverse : une approche strictement intracommunautaire qui consiste à provoquer la réinterprétation des textes religieux en dévoilant une tendance — tout aussi problématique que l’entreprise coloniale — à essentialiser le port du foulard). Comme résistance à une histoire coloniale, notamment la mémoire des cérémonies de dévoilement à Alger en 1958 [20], le port du foulard devient une image, plus ou moins travaillée, qui agit à la fois comme la question du « débat sur le voile » (qui n’est étrangement toujours pas résolue en France) et comme sa réponse : c’est-à-dire comme argument des premières concernées qui, faute de ne pas être entendues dans les médias, participent visuellement au débat, dans l’espace public, dans une forme de démocratie strictement visuelle et scénique.

En une semaine de débats sur le voile en octobre 2019, Checknews (Libération) a recensé 85 débats sur le voile, 286 invitations et 0 femme qui porte le foulard. L’expression (notamment visuelle) massive de ces femmes s’est déployée le jour de la Marche nationale du 10 novembre 2019 contre l’islamophobie.

Au-delà de l’expression sur la place publique, qui constitue déjà un geste esthétique fort, investir dans la culture reviendrait à occuper le champ artistique en contribuant au débat par la production d’œuvres picturales, littéraires, photographiques et cinématographiques, en acceptant de ne voir apparaitre les résultats de cet investissement que sur le long terme, à travers les générations. Cette nouvelle esthétique, pendant un certain temps, convoquera des formes de réaction, de résistance : une manière d’abord de dire « non » aux représentations répandues. Mais au final, son effet pourrait être très simple : provoquer le chemin inverse de problématisation du voile, en donnant les outils visuels pour le « dé-regarder ».


[1] On utilisera le terme « foulard » lorsqu’il s’agira de qualifier le vêtement de ces femmes, et le terme « voile » lorsqu’il s’agira d’évoquer l’affaire politique, mais aussi la dimension esthétique du hijāb (qui se traduit mieux par « voile » que « foulard »). On y reviendra.

[2] Bruno Nassim Aboudrar, Comment le voile est devenu musulman, Paris, Flammarion, 2014.

[3] D’où l’argumentaire récurrent qui attribue à ces femmes, par leur seule présence, un comportement prosélyte.

[4] Dans un épisode du Konbini Speech (publié le 20 janvier 2020), Déborah, convertie à l’islam, explique pourquoi elle a retiré le foulard après l’avoir porté pendant cinq ans : « Depuis que j’ai retiré le foulard, je ne me suis jamais sentie aussi… invisible ».

[5] Voir l’apparition récente de la « modest fashion », ou de la « mode pudique », dont les qualificatifs irritent celles et ceux qui y voient une attaque contre la mode classique.

[6] Voir le chapitre « Quand le voile était chrétien », dans Bruno Nassim Aboudrar, Comment le voile est devenu musulman, Paris, Flammarion, 2014, p. 23.

[7] Bruno Nassim Aboudrar, Comment le voile est devenu musulman, Paris, Flammarion, 2014, p. 69.

[8] Il n’est pas anodin, à ce niveau, de constater que la mémoire de la Reconquista est convoquée aujourd’hui comme le fantasme majeur des groupuscules identitaires qui veulent jeter l’islam hors d’Europe.

[9] Rodrigo de Zayas, Morisques, p. 536.

[10] Les critiques adressées à la marche nationale du 10 novembre 2019 contre l’islamophobie ont pointé du doigt la présence d’autocollants représentant des croissants jaunes, arguant que la comparaison entre les musulmans d’aujourd’hui et les juifs d’hier serait inadmissible : les juifs avaient pour obligation de se distinguer, alors que les mesures contre les signes religieux auraient pour objectif d’assimiler. Le croissant bleu du 17ème siècle semble contredire cet argument, et montre que cette logique d’intégration forcée s’inscrit très exactement dans un processus de discrimination.

[11] Rodrigo de Zayas, Morisques, p. 682.

[12] En octobre 2019, suite à l’affaire de Fatima E., discriminée pendant le conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, certains polémistes ont inversé le problème, en reprochant à cette femme de préférer faire pleurer son fils plutôt que de retirer son foulard : à nouveau, il s’agit là de penser à leur place.

[13] À côté de l’explosion ces dernières années des chaînes de Tutos Make-up (créées par ce qu’on appelle des « Youtubeuses Beauté »), on observe un essor comparable des Tutos Hijab, qui apprennent aux internautes les mille et une façon de porter le foulard.

[14] On voit aussi la force temporelle que possède une série : elle prolonge dans le temps l’attachement des spectateurs aux personnages, les faisant vivre côte à côte, et les poussant à comprendre leurs métamorphoses.

[15] Lire à propos de cette scène l’analyse d’Ophélie Manya, sur Slate.fr : «Elite ou le problème de la représentation des femmes voilées dans les séries »

[16] Le hijāb, mot connoté médiatiquement aujourd’hui par les débats sur le voile des femmes musulmanes, désigne en réalité, dans le Coran, un écran, une séparation, qui a pris un sens mystique, notamment à travers ce verset : « Aucun humain n’a capacité que Dieu lui parle, si ce n’est par révélation, ou de derrière un voile [hijāb] » (Coran, 42 : 51).

[17] Lire à ce sujet : Dominique Clévenot, Une esthétique du voile : essai sur l’art arabo-islamique, L’Harmattan, Paris, 1994.

[18] Titus Burckhardt, L’art de l’islam, Sindbad, 1999, p. 141.

[19] Ibid.

[20] Voir à ce sujet « L’Algérie se dévoile », in L’An V de la révolution algérienne, de Frantz Fanon (1959).

% commentaires (3)

Le voile pose un problème parce que, c’est un très très bonne indicateur du niveau d’islamisation de l’Europe et de ces villes et quartiers qui se désertifie de la population de souche, qui ne souhaite pas vivre avec votre communauté imposée ! Ca ne concerne pas uniquement la France, mais tous les pays européens ! Petit exemple, quand les gens (le peut qui s’y rendent encore) se promène dans les quartiers annexe de Bruxelles, il n’y croise que des femmes voilée…. ce qui n’existait pas il y a encore 25 ans ! Résultat, la population belge de souche à complètement déserter ces quartiers (ce n’est plus molenbeek) mais une ville marocaine ! À saint Josse c’est pareille… uniquement des femmes voilées (ce n’est plus saint Josse) mais Istanbul ! À Anderlecht c’est encore pareille et c’est comme ça dans tous les quartiers annexe de Bruxelles qui sont à la Belgique ce que les cites social sont à la France ! La délinquance y est la norme ! La saleté est l’image de ces quartiers où la population d’immigrés ne respecte rien ni personne ! Les commerces des belges de souche n’existe plus dans ces quartiers, tout y est halal ou au norme de l’islam ! Le fenomene ce répète en ce moment dans les plus petite ville où les migrants noirs africains et où musulmans sont réinstaller contre la volonté du peuple (délinquance, respect de rien ni de personne, trafic de drogue, d’armes etc.. etc…) résultat ? Les belges de ces petites villes vendent (brade) leurs logements pour déménager vers les villages dû coins ! PS : Ca ne pourra plus continuer des années comme ca ! L’étape suivante sera soit des expulsions de masse pour tous ces délinquants dont la quasi totalité sont musulmans ou une guerre civile ! Bref ce n’est pas le voile le problème, mais bien votre communauté invasive, sans respect et à l’opposé de notre culture (nous sommes chez nous en Europe et la culture y est chrétienne, ne vous en déplaise) ! Dans un petit pays comme la Belgique, il est flagrant de constater que des gens comme zemmour ou camus disent vrai ! La preuve en est, partout en Europe, l’extrême droit fait des bonds encore impensable il y a 10 ans !

Est ce bien un natif qui a écrit ce commentaire ? j’en doute un peu vu le nombre de fautes d’orthographe ??????

Oui un natif ! Un de ces ouvriers qui bosse depuis l’âge de 15ans et paye des impôts pour entenir de immigrés qui se permette l’université sans jamais avoir rien cotisé… mais tout à une fin ! Profitez en encore un petit peut… lol mdr !

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