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Discours guerrier du Président : après la sidération, l’action

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Les déclarations du Président Emmanuel Macron et du Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner ont installé, dans la parole politique officielle, une posture inquiétante que le CCIF observe sur le terrain depuis l’état d’urgence. Alors que nous pensions que les dénonciations calomnieuses et les perquisitions abusives qui ont eu lieu en 2015/2016 étaient le fait d’un état de panique et de folie administrative, mêlé à une volonté de faire une démonstration de force, il apparaît aujourd’hui, énoncé clairement dans le discours guerrier de M. Macron, que cette volonté d’entrer dans un état de suspicion et de délation est en réalité réfléchie, pesée, écrite et solennellement déclarée.

Nous l’avions annoncé dans notre communiqué du 7 octobre 2019 : les citoyens de confession musulmane, dans ces moments politiques, sont tiraillés entre le besoin de faire le deuil et l’appréhension de ce qui risque de se déployer à leur encontre dans le débat public et politique. Le ton martial du Président, qui parle de ces « petits riens », est doublement inquiétant : d’abord parce qu’il est démontré que l’extrémisme violent a généralement recours à la dissimulation (de ces petits riens justement ; ce qui dévoile l’incompétence du gouvernement à combattre sérieusement le terrorisme), et ensuite parce que ces « petits riens » ou « signaux faibles » tels qu’ils ont été nommés par le Premier Ministre et le Ministre de l’Intérieur ne sont rien d’autre que les signes de la pratique religieuse la plus banale.

Beaucoup de citoyens de confession musulmane sont, à la suite de ces discours, dans un état de sidération.

D’où vient cette sidération ?

Simplement du fait que beaucoup de personnes, qui ne savaient pas jusque-là qu’elles avaient un comportement considéré comme « islamiste », se sont reconnues dans les « signaux faibles » décrits par le Ministre de l’Intérieur. Le CCIF a d’ailleurs déjà reçu plusieurs appels — notamment de la part d’hommes de confession musulmane — qui s’inquiètent sérieusement pour leur avenir professionnel et leur épanouissement social. Ces personnes observent, et nous confirmons aujourd’hui leur sentiment, que le moindre signe d’attachement à la religion musulmane peut être considéré comme dangereux. 

Comment en est-on arrivés là ?

Notre hypothèse, qui se vérifie de jour en jour, est qu’il existe un glissement sémantique qui a été opéré sur plusieurs années, et qui s’est accentué et décomplexé après les attentats de 2015 : ce glissement sémantique attribue à ce qui est appelé « l’islamisme » ou « l’islam politique » des caractéristiques qui sont en réalité propres à la pratique musulmane la plus normale : le port du foulard (qui est aujourd’hui, de manière assumée, assimilé au terrorisme par un Bouvet ou un Sifaoui), le port de la barbe, la prière (a fortiori si celle-ci se fait à la mosquée, et que sa pratique régulière marque le front du fidèle), la retraite spirituelle pendant le mois de Ramadan, etc. Dans les signaux faibles qu’évoque Castaner, à part quelques éléments qui sont de l’ordre du comportement social (ne pas faire la bise par exemple, ou refuser de faire équipe avec le sexe opposé), et qui doivent être réglés par des arguments liés à la civilité et au droit du travail, tous les éléments décrivent en réalité le musulman pratiquant.

On se souvient à l’époque que pour éviter dans le débat public (sur le foulard, le halal, les piscines, etc.) la stigmatisation frontale des personnes de confession musulmane, on avait introduit la notion de « musulman modéré », qui cachait en réalité l’idée qu’être simplement « musulman » était en contradiction avec l’idée de paix et de modération. Aujourd’hui, on y est : l’amalgame est assumé, et on peut remercier Mme El Rhazoui, constamment invitée sur les plateaux télé pour parler de ce sujet, de le revendiquer complètement dans la présentation de son livre Détruire le fascisme islamique (édité par la maison d’édition « Ring », d’extrême-droite, de quoi insulter la mémoire de ses collègues de Charlie Hebdo dont elle ne cesse d’instrumentaliser la mort) : « L’islam appliqué, c’est l’islamisme. L’islamisme appliqué, c’est le terrorisme ». Cachés derrière elle, et sans jamais la contredire sur cet amalgame, nous avons toute une gauche (Laurent Bouvet et son Printemps Républicain) et d’autres éclairés (du type Raphaël Enthoven) qui « font bloc », effectivement, pour manifester une profonde obsession quant à « l’officine islamiste du CCIF » et autres « indigénistes » qui contredisent leur lecture raciste de la société et de la laïcité.

L’action

Alors que nous attendions des paroles de deuil, de recueillement et d’union, nous avons assisté à un discours vengeur qui a littéralement agité « l’hydre islamiste » pour camoufler les revendications politiques et sociales qui mettent aujourd’hui le Président Macron dans une sérieuse difficulté. Ce discours va avoir de lourdes conséquences sur la représentation des musulmans en France, et donc amplifier les signalements, les « visites de domiciles » et les discriminations à l’encontre des personnes de confession musulmane, a fortiori si elles sont pratiquantes.

Jusqu’à aujourd’hui, le CCIF est parvenu à faire annuler un grand nombre d’ordres de perquisition, mais nous devons aujourd’hui anticiper ce qui risque d’arriver à la suite de la désignation politique d’un ennemi intérieur, désignation qui plonge notre pays dans une logique liberticide de peur et de crispation.

Des voix s’élèvent, mais elles sont insuffisantes. Il y a des gens qui aujourd’hui sont historiens, penseurs, philosophes, qui voient ce qui est en train de se passer, et qui savent que cela a des résonances inquiétantes avec le siècle dernier ; mais qui se taisent. Ils sont responsables du réveil fasciste dans notre pays, et les manuels d’Histoire parleront d’eux comme, au mieux, des lâches, et au pire, les complices d’un État autoritaire qui a instauré l’apartheid et mené la guerre aux musulmans.

% commentaires (2)

Salam aleykoum (ce salut est-il considéré comme « radical » ?)
Nous assistons à une remontée d’égout digne de la seconde guerre mondiale (il faut dire que la France est coutumière du fait).
Il est intéressant de constater qu’un état qui se prétend laïc donne la norme en matière de religion. Il faut dire que le paternalisme colonial n’a pas encore disparu d’un inconscient collectif taraudé par une guerre d’Algerie pas encore digérée.

Salam aleykoum (ce salut est-il considéré comme « radical » ?)
Nous assistons à une remontée d’égout digne de la seconde guerre mondiale (il faut dire que la France est coutumière du fait).
Il est intéressant de constater qu’un état qui se prétend laïc donne la norme en matière de religion. Il faut dire que le paternalisme colonial hante un inconscient collectif taraudé par une guerre d’Algérie pas encore digérée.

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