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Vers une radicalisation de la laïcité en France ? par Fatma Zragua

Fatma Zragua est docteure, spécialiste en inclusion et discriminations.

Une tension est bien perceptible sur le plan des discussions publiques prononcées autour des disqualifications des pratiques religieuses visibles dans la sphère publique. Il s’agit notamment des attaques du Printemps républicain contre l’Observatoire de la laïcité, le CCIF, l’association Lallab, sans compter les attaques répétées et très médiatiques de Manuel Valls s’échinant à faire basculer le Président Macron dans une laïcité de combat contre « le péril islamiste » ou le danger de l’Islam. D’autre part, le Front national fustigeant « la préférence immigrée » favorisant, selon lui, des politiques de discrimination positive engendrent « un racisme inversé ». Il accuse également la complaisance de l’État envers des pratiques communautaristes (la nourriture hallal dans les cantines, ou encore les atteintes à la loi de Séparation avec un financement détourné des lieux de culte musulman). Cedéploiement d’un discours hostileàcertaines pratiques, dont le port du foulard dans les universités, se place surtout au nom d’une incompatibilitéculturelle. De plus en plus de dérives relevées dans les institutions publiques liées à une application et une compréhension abusives du principe de laïcité, nous laisse aujourd’hui parler d’un danger de radicalisation de la laïcité en France. Le Président Macron se dit à ce titre « vigilant » face au « risque d’une radicalisation de la laïcité ».[1]

La crispation en France s’est accentuée avec les affaires du voile (les cas de mères, accompagnatrices de leurs enfants, discriminées, étudiantes ultra contrôlées, cités plus loin dans le présent rapport) et la polémique du burkini en 2016 (la chasse au burkini affecte en 2017, à tort, une petite fille de trois ans, vêtue d’un maillot de bain pour enfants anti -UV). On a oublié que d’autres figures publiques comme le chanoine Kir ou l’abbé Pierre, députés, siégeaient à l’Assemblée nationale en soutane, et que Philippe Grenier, député du Doubs et converti à l’Islam, y siégeait en burnous (Poulat, 2010). La chercheure Amiraux[2]qui a étudié la conversation publique qui s’est déployée immédiatement après le 7 Janvier 2015, explique que rien de réellement nouveau n’émerge sur le plan des mises en récit. Pour elle, les termes de la discussion publique qui s’engage à partir des événements du 7 Janvier ne sont qu’une actualisation des différentes strates qui, depuis la fin des années 1980, ne cessent d’édifier le « problème musulman » en France. Justement, Macron[3]aurait mis en garde fin 2017 contre une « radicalisation de la laïcité». Il a résumésa doctrine par la maxime« la République est laïque, mais non la société». Eneffet, le principe de laïcité qui renvoie à l’abstention de l’Etat en matière de cultes et de croyances est d’office « radical » dans le sens étymologique du terme car la disjonction entre loi et foi est totaleet absolue. D’autant plus que la France a le mérite et l’unicité d’une laïcité « intransigeante ». Si comme le souligne Poulat (2010), nous sommes passés, à un régime laïque au détriment d’un régime confessionnel, et que les tensions dont la laïcité était porteuse, ont été résolues sur le plan législatif et même constitutionnel, elles persistent encore sur un plan idéologique. Pourquoi ? Pour certains, le spectre de « l’islamisme » et de son danger ravive les tensions que la loi de 1905 laissait en héritage : intransigeance républicaine contre tolérance démocratique. La laïcité vécue comme arrachementà toute particularité ou encore comme enracinementdans une histoire qui est à la fois celle du christianisme et celle des Lumières mais qui ne tient surtout pas compte de la dynamique socioculturelle ou historique. Se radicaliser c’est se rendre plus intransigeant, se durcir, se renforcer. Ceci est le cas des discours et des démarches politiques. 

Cette radicalisation de la laïcité est accentuée davantage car à gauche, s’active la promotion de l’idée d’une « spiritualité laïque », à droite se pose l’idée d’une « laïcité positive » pour laquelle, contrairement à la laïcité « intransigeante », la République aurait intérêt à ce qu’existe, dans l’espace public, une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. Ceci parait, de prime abord, positif et porteur d’un compromis entre les religions et la manière de leur présence dans l’espace public. Sauf que l’Islam n’est pas considéré au même titre que les autres religions dont la mesure où, à l’égard de l’Islam on semble ne pas attendre les mêmes contributions pour le débat public, affirmait Foyer, (2008). Ceci est appuyé par les démarches de Sarkozy pour inviter l’Islam de France à s’auto-organiser, qui témoignent d’un esprit concordataire que Baubérot (2012) ramène à trois idées forces : contrôlerprotégeret « franciser » la religion. L’espace de l’engagement dans la discussion politique pour les musulmans de France semble donc réduit à l’alternative entre se taire(et tacitement être accusé d’endosser la violence politique) ou s’aligner(Amiraux, 2015).

Le débat porte souvent sur les relations entre religion et culture. Pour le Front national, le culturel et le religieux sont indissociables en Islam. Dès lors, l’extension des « modes de vie étrangers » peut s’interpréter comme la tentative d’imposer la charia, par exemple. D’où le thème réactivé du « conflit de civilisation », qui permet de revendiquer une « catho-laïcité », identitaire et antimusulmane. On s’opposera à la présence de menus de substitution dans les cantines scolaires, mais défendant celle des crèches dans les mairies de Provence. Quand la question concerne l’islam, toute habitude culturelle peut être présumée religieuse. En revanche, pour le catholicisme les deux formes peuvent être plus facilement séparées, au nom d’un patrimoine incontestablement chrétien de la France. Cette attention quasi – obsessionnelle accordée aux habitudes vestimentaires ou alimentaires, témoigne sans doute de la difficulté à distinguer clairement ce qui relève des habitudes culturelles étrangères et ce qui constitue une réelle entrave à la laïcité conclut Amiraux (2015). 

Pourquoi assimilons-nous nous ces confusions et ces dérives à une laïcité radicalisée ? La radicalisation est toujours liée à une fanatisation, à une intolérance. En tant que telle aujourd’hui, la laïcité présente une dérive extrémiste consistant à vouloir étendre ce principe à la société civile en la soumettant à une règle qui vaut dans le domaine de l’autorité publique. Dans la société civile, on peut aborder publiquement des sujets religieux, afficher des signes religieux ou irréligieux, dire tout le bien ou le mal de telle ou telle religion, etc., tout cela dans un cadre du droit commun. Or, on se force de « nettoyer » la société de toute expression religieuse. L’objectif est de reléguer toute manifestation religieuse dans l’intimité tout en confondant volontairement la sphère intime et la sphère privée. Ceci n’est autre qu’une abolition de la liberté d’expression.

Si la laïcité n’est pas une invention française, il y a bien pourtant une laïcité à la française (Poulat, 2010) dans laquelle la laïcisation (imposition d’un statut légal aux religions par l’Etat) prime la sécularisation (la perte de pertinence du religieux dans le socioculturel). Cette laïcité, est l’adoption du « concept de la raison pure » de Kant où l’obéissance à la loi civile ne peut être médiatisée que par une soumission de la raison individuelle à sa propre règle. Ainsi, l’État ne peut exiger l’obéissance aux lois civiles qu’en assumant la responsabilité d’éduquer la raison morale. D’où le lien structurel entre l’État, la morale et l’éducation. Comme le souligne Gonneaud (2005), la laïcité française est transigeanteparce que, pour Kant, c’est dans sapuretéthéorique que s’évalue la pertinence d’un concept. Aujourd’hui si les tensions sont aussi voyantes, c’est à cause de non prise en compte du « concept de la raison historique » dans lequel est née la laïcité selon Hegel. Celle-ci était une réponse à des problèmes historiquement situés, réponse qui peut évoluer au fur et à mesure que les problèmes évoluent. Sans une remise en question des principes fondateurs de la loi de 1905 (liberté du culte et refus du théologico-politique), le point de vue hégélien soutiendra les propositions de plusieurs (Gonneaud (2005), Baubérot (2015), Manent (2015)) qui, réclament un certain nombre d’accommodements raisonnables. Ceci se réalise dans le cadre de compromis. Il s’agit de reconnaître la légitimité d’une culture musulmane et de ses mœurs et habitudes, au-delà de toutes pratiques religieuses, tout en sanctuarisant un certain nombre de principes fondamentaux de la république comme la liberté d’expression, de critique ainsi que la neutralité de l’État.

Si la démocratie renvoie à la liberté de penser, à l’expression de ces opinions dans le pluralisme et la tolérance, elle reconnaît des communautés ethniques et religieuses, la république, quant à elle, ne reconnaît que des individus dissociés de toute appartenance. Ainsi, l’interdiction du voile, sera pensée comme l’émancipation des influences communautaires par les républicains et comme une intolérance ou une discrimination par les démocrates. Or la religion est bien une affaire privée au sens où elle ne relève que des choix individuels, mais cela n’interdit pas une manifestation sur la place publique et les interventions médiatiques dans les débats concernant les mœurs par exemple (Baubérot, 2004). 

La lutte contre la radicalisation, pour être efficace, ne doit ni criminaliser la pratique de l’Islam, ni s’inscrire dans une logique liberticide. Or, la méthode favorisée semble dangereuse dans la mesure où elle repose sur une criminalisation des pratiques musulmanes classiques. Les réactions politiques françaises, en particulier le choix de répondre aux attentats par une injection de laïcité dans l’école publique, sont préoccupantes en ce qu’elles contribuent à instituer un espace public dont le « monolinguisme » nationalo-laïc pourrait s’avérer délétère (Amiraux, 2015) voire même radicalisant. Cette interprétation de la laïcité dans le cadre d’un universalisme abstrait peut conduire certains laïcs, de droite comme de gauche, à vouloir neutraliser la société (la rue, les médias et les mœurs en général) au-delà des exigences de la loi de 1905, en rabattant la notion de privé sur celle de l’intime en arrachant toute appartenance. Cependant, une citoyenneté basée sur un arrachement forcé à toute appartenance est-elle encore une citoyenneté saine ? Peut-on aspirer à une France en tant que « République démocratique » ?

Bibliographie :

Amiraux, V. (2015). Après le 7 janvier 2015, quelle place pour le citoyen musulman en contexte libéral sécularisé ?. Multitudes, 59,(2), 83-93.

Amiraux, V. (2013). Expertises, savoir et politique. La constitution de l’islam comme problème public en France et en Allemagne, in Bénédicte Zimmermann (dir.), Les sciences sociales à l’épreuve de l’action, EHESS, Paris, p. 209-245 ; Abdellali Hajjat, Marwan Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises construisent le « problème musulman », La Découverte, Paris.

Bauberot, J. (2004). Laïcité, 1905-2005 entre passion et raison. Paris : Seuil.

Bauberot, J. (2015). Les 7 laïcités françaises. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme.

Bauberot, J. (2012). Le président Nicolas Sarkozy et la laïcité. http://www.huffingtonpost.fr/jean-bauberot/sarkozy-laicite_b_1267613.html

Fabre, M. (2017). Sens et usages contemporains de la laïcité, Éducation et socialisation [En ligne], 46 | 2017, mis en ligne le 01 décembre 2017, consulté le 02 avril 2018. URL: http://journals.openedition.org.frodon.univ-paris5.fr/edso/2754 ; 

Foyer, D. (2008). Une notion en débat : la « laïcité positive ». Revue D’éthique Et De Théologie Morale250(3), 39. https://doi-org.frodon.univ-paris5.fr/10.3917/retm.250.0039

Gonneaud, D. (2005). La laïcité : Kant ou Hegel, concept de la raison pure ou idée de la raison historique ?. Nouvelle Revue Théologique127(4), 604. https://doi-org.frodon.univ-paris5.fr/10.3917/nrt.274.0604

Hegel, G. W. F., & Kervégan, J.-F. (2013). Principes de la philosophie du droit. Presses Universitaires de France. https://doi-org.frodon.univ-paris5.fr/10.3917/puf.hegel.2013.01

Poulat, É. (2010). La laïcité française : scruter la loi de 1905. Paris : Fayard.

Manent, P. (2015). Situation de la France. Paris : Desclée de Brouver.


[1]      http://www.lepoint.fr/politique/attendu-sur-la-laicite-macron-commence-par-rencontrer-les-cultes-21-12-2017-2181659_20.php

[2]      Valérie Amiraux, Professeure titulaire au département de sociologie de l’Université de Montréal, en détachement du CNRS, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en étude du pluralisme religieux (cf. valerieamiraux.com), a récemment codirigé, avec D. Koussens, Trajectoires de la neutralité (Presses de l’université de Montréal, 2014) et, avec P. Fournier, « « Illegal » Covering : Comparative Perspectives on Legal and Social Discourses on Religious Diversity » (Social Identities, 2013).

[3]      Article paru le 02 Janvier 2018 sur Causeur.fr https://www.causeur.fr/emmanuel-macron-laicite-radicalisation-societe-148783

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