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« Radicalisation » et sciences sociales : les contours d’une raison d’État », par Hamza Esmili

Hamza Esmili est doctorant en sociologie à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales et à l’Ecole normale supérieure de Paris

Peu de catégories politico-médiatiques ont connu de « carrière » aussi fulgurante que celle de la « radicalisation ». Dans le contexte issu de la vague d’attentats ayant touché l’espace social français depuis 2012, et plus encore au terme de l’année 2015, l’impératif de lutter contre « l’extrémisme islamique » (tantôt décrit comme « islamisme »[1], « fascisme vert »[2]ou « totalitarisme »[3]) s’est ainsi traduit par l’affirmation unanime de la nécessaire « lutte contre la radicalisation ». Le terme est pourtant paradoxal : la force du discours qu’il insinue n’a d’égale que son indétermination. De fait, la labilité de ses contours[4]n’empêche nullement sa cohérence performative, et le champ d’application qu’il recouvre est d’une ampleur institutionnelle que cet article ne peut suffire à circonscrire. 

           Aussi, de cet ensemble complexe de mécanismes et plans politico-administratifs se saisissant de la « lutte contre la radicalisation », nous porterons ici notre regard à la fabrique de discours en leur cœur. Il s’agira alors de produire une courte généalogie de la notion au sein même des dispositifs qu’elle rend possible ; moins pour en retracer les origines théoriques qu’envisageant la forme de savoir spécifique qu’elle constitue et, en filigrane, ses effets sur la configuration sociohistorique où elle prend place[5].

 Car à travers les modalités de l’action publique que désigne la catégorie « lutte contre la radicalisation » il s’agit bien de l’engagement, absolu, de la raison d’État (Foucault, 2004a) gouvernant le territoire[6]national, en traçant les frontières symboliques[7]et y définissent les modalités de son pouvoir (Foucault, 2004b). Aussi, en creux de ces dispositifs, apparait alors l’émergence d’un paradigme nouveau de la relation des « autorités publiques » aux populations musulmanes de France ; où l’islamophobie est moins une fin en soi que le canal pour la réalisation pleine du pouvoir d’État sur les territoires dont il se donne la charge.

Fonder un savoir pratique

            Une première remarque apparait à l’étude du discours autour de la « radicalisation » : la portion de l’espace social où il s’élabore[8]et où se discutent les modalités de son déploiement est l’Université. Au sein de cette dernière, l’objectif de « promotion d’une nouvelle communauté scientifique incontournable sur les questions de sécurité »[9]  s’est traduite par une profusion sans précédent d’ouvrages, articles, interventions en place publique et rapports issus de commande institutionnelle quant aux motivations « radicales » et/ou « jihadistes ». Pour autant, cette importante production de connaissances légitimées scientifiquement constitue moins la définition d’une perspective théorique(Guibet-Lafaye, 2016) qu’une formation de savoir en acte visant à une véritable portée d’ingénierie sociale ; moins d’analyser les conditions de production de l’acte violent ou des critiques théologico-politiques « radicales » que la définition des profils, degrés et signes de la « radicalisation ». 

            Car la production de connaissances autour des motifs « radicaux » se caractérise par une portée pratique directe : le repérage des « radicalisés », leur surveillance et, selon un biais psychopathologique, le traitement[10]qui leur sera appliqué. Dès lors, la perspective dont il s’agit est largement reconnue institutionnellement, se traduisant ainsi par l’ouverture à candidatures de multiples postes de chercheurs fléchés « Radicalisation » (au sein même d’un champ académique où l’accès à la stabilité professionnelle est un enjeu structurant), la mise en place de formations universitaires dédiées[11], et, surtout, la construction d’espaces mixtes où coexistent universitaires reconvertis[12]et « professionnels » représentant les différentes strates de l’action publique.  Parmi ces nombreuses et contemporaines institutions à équidistance de la recherche universitaire et de l’action publique, citons simplement le texte de cadrage du « Conseil scientifique sur les processus de radicalisation », fondé en 2017 par le Premier ministre de l’époque, Manuel Valls, et placé sous la tutelle de la Ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem : 

« La création de ce Conseil scientifique s’inscrit dans la politique que mène la ministre dans le cadre du Plan gouvernemental d’Action contre la radicalisation et le terrorisme (PART), initiéau lendemain des attentats de janvier 2015. Cette mobilisation repose sur 5 axes : la prévention, le repérage et le signalement, le suivi des jeunes en voie de radicalisation scolarisés, la formation et la recherche.

(…) Composé à moitié de chercheurs issus de différentes disciplines des sciences sociales et reconnus sur ces questions et de représentants d’instances décisionnelles, ce conseil se réunira en assemblée plénière une fois par trimestre, en lien avec l’II.N.H.E.S.J. (Institut national des Hautes Études sur la Sécurité et la Justice). Sa première mission est de travailler sur les phénomènes de radicalisation religieuse en France, de ses conséquences sur la société française et sur les moyens d’en protéger les populations. Il va contribuer à créer une dynamique et une culture commune entre la recherche et l’action publique. (…) Les sciences humaines et sociales ont un rôle fondamental à jouer au service d’une action publique efficace et, en retour, une meilleure connaissance de cette dernière va contribuer à nourrir les réflexions scientifiques. »

Irriguer les dispositifs d’État

« Une autre attente que nous avionsétait d’avoir davantage d’explicationàpropos de la radicalisation de ses jeunes, radicalisation sans laquelle il ne peut y avoir de passageàl’acte. 

Cette attente est également demeurée frustrée par les familles qui ne font que se défendre : « nous pratiquons un Islam modéré » disent-elles. S’agissant des convertis, qui figurent au nombre de dix et dont deux viennent de familles aisées, pas d’explication sinon le politiquement correct de la tolérance, nous empêchant de creuser vers l’Islam sous cette forme violente. 

(…)

Je vais maintenant vous présenter les trois séries de faits dont j’ai la charge, notamment liées à la radicalisation qui, si elle peut avoir divers degrés, a ses signes qui indiquent le passage d’une pratique modérée à une pratique tyrannique. »[13]

            Changement d’échelle. Le réquisitoire de l’avocate générale au procès dit de « Cannes-Torcy »[14]n’est pas une parole universitaire, mais il en constitue pourtant le produit en bout de chaîne. De fait, étant donnée la labilité propre à la qualification juridique de l’acte « terroriste », c’est bien la fabrique étatique du discours autour de la « radicalisation » qui permet la définition l’intentionnalité et de la visée spécifiquement « terroriste » (Sakhi, 2018) – constituant alors une brisure majeure dans l’ordre commun de la justice. Car par le biais de sa pénalisation, l’évaluation du « degré de radicalisation » se substitue alors à l’exhibition de la preuve[15], donnant ainsi lieu à des interrogatoires où sont prioritairement questionnées les pratiques religieuses et opinions théologico-politique – bien souvent à l’aide des « experts » appelés à la barre[16]. Aussi, en réaffirmant une tendance historique de la justice française (Renneville, 2003), la définition savante de l’infraction et sa sanction pénale transitent par la qualification à la fois psychopathologique et politique de l’individu : anormal car criminel, criminel car radicalisé. Un exemple, parmi tant d’autres, est ainsi donné au cours du même procès de « Cannes-Torcy » : 

Avocate générale : « Nous avons également des témoignages des sphères amicale et professionnelle : on nous indique ainsi que lorsqu’il travaillait à Nestlé, il faisait les prières dans la réserve. De même à Foot Lockeroùil aégalement travaillé, on nous a dit qu’il refusait de porter des chaussures de sport Nike, au motif qu’elles avaientétéfabriquées par des enfants. De même, le recteur de la mosquée de Cannes atteste de la radicalisation de M.G., qu’il a eu l’occasion de rencontrer en deux occasions, avec JLS, pour deux journées en faveur de la coexistence et oùils avaient fait preuve d’intolérance et de véhémence. De même, les analyses du BlackBerry qu’il possédait montre que son mot de passeétait« Islam », et lorsque l’on saitàquel point le mot de passe est un attribut de la personnalité, cela est révélateur. » 

Autre marge politique, la prison. En tant qu’elle est un espace placé sous le signe de l’exceptionnalité (Chantraine, 2003), la prison est un lieu majeur d’expérimentation de la « lutte contre la radicalisation » : statut particulier de « Détenu particulièrement signalé », quartiers spéciaux et/ou périodes d’isolement de très longue durée, incarcération prioritaire au sein des prisons et maisons d’arrêt les plus insalubres, la liste des traitements spécifiques est longue. Ici, l’objectif est moins à la « prévention de la radicalisation » qu’à la nécessaire préservation de « l’étanchéité » entre détenus ordinaires et « radicalisés ». Une fois encore, il s’agit bien du discours universitaire qui, sollicité par l’Administration pénitentiaire, donne légitimité[17]aux mécanismes de surveillance trouvant leur pleine expression en prison. Cette forme spécifique de savoir autorise alors d’importantes circulations entre les dispositifs judiciaire, pénal et de surveillance : des détenus, condamnés à des peines sans lien avec le « terrorisme » peuvent désormais être fichés ad vitam aeternam par les services de renseignement au titre de leur « radicalisation ». 

Au-delà même des techniques de surveillance, l’irruption, massive, du savoir psychopathologique produit autour de la « radicalisation » induit alors à une forme nouvelle de disciplinarité : les« experts pénitentiaires » sont ainsi munis de questionnaires (portant essentiellement sur les pratiques religieuses, l’usage de la langue arabe, l’observance des interdits alimentaires etc.) et de profils-types de« radicalisés ». En retour, la trajectoire carcérale du détenu (droit de visite de la familleàl’extérieur, aménagement de peine, activités au sein de la prison, administration de psychotropes en cas de de dangerositésupposée etc.) est largement construite sur la base des tests psychologiques menés. 

              Extrait d’interrogatoire, procès dit de Cannes-Torcy :

« L’avocate générale (faisant remonter un rapport de la prison) : Pourquoi disiez-vous que vous ne vouliez pas de psychologues en prison ? Qu’ils ne servent à rien ? 

L’accusé : Le psy et les éducateurs en prison ne viennent pas pour nous aider. Ils viennent tous pour nous étudier, pour prendre des infos. Ils viennent avec des mots comme « radicalisé » et veulent qu’on leur montre qu’on est des radicalisés. Moi, je refuse ces mots. Ils viennent pour des salaires, comme les éducateurs qui viennent étudier la radicalisation. »

            Enfin, l’instance pénitentiaire du discours étatique autour de la « radicalisation » annonce le dernier et le plus important des dispositifs contemporains de gouvernementalité quant au traitement de populations vues comme « dangereuses » : celui prenant place dans les territoires de marginalité urbaine. Au sein des « quartiers sensibles », – que la doxa désigne comme autant de « territoires perdus de la République »[18]– divers acteurs institutionnels se saisissent ainsi de la « lutte contre la radicalisation » : monde associatif dédié[19], personnel enseignant en milieu scolaire, travailleurs sociaux et autres éducateurs de rue etc. Tous se constituant en un champ d’agents à la fois concurrents et interdépendants, et dont la visée tient au signalement et au traitement des populations « radicalisées » évoluant au sein de l’espace social. La nécessité institutionnelle du repérage est alors attestée par l’importante quantité des formations organisées en vue de l’établissement, en lien une fois encore avec les savoirs universitaires correspondants, des critères permettant le traçage des frontières de la « radicalisation ». Ces dernières définies, d’importantes circulations d’informations sont alors observables entre milieu scolaire, travail social et services de police[20]. Par ailleurs, ces flux sont protéiformes : du fait de l’optique territoriale adoptée, la pathologie « radicale » peut être traitée à l’échelle individuelle comme à celle du sujet collectif (en découle alors la politique de fermetures administratives de lieux de culte).

Cependant, l’objectif de signalement, aussi massif soit-il, ne suffit pas à épuiser le débat institutionnel quant aux modalités de la « lutte contre la radicalisation » appliquée à l’échelle des « quartiers sensibles ». Une discussion large est ainsi menée à l’articulation des différentes strates de l’action publique autour des formes possibles d’intervention « sociale » visant à empêcher le « communautarisme » et le « repli sur soi »[21] ; alors envisagée dans une optique moins punitive que préventive. 

 « Radicalisation », islamophobie et raison dÉtat

            Que retenir alors du large spectre d’actions publiques définies par la « lutte contre la radicalisation » ? 

            D’abord que la notion, moins heuristique que pratique, semble permettre des applications infinies : l’ensemble opérant ainsi une pleine redéfinition des pouvoirs d’État sur les territoires dont il a la charge. Envisagée sous l’angle de l’évolution historique de la « gestion de l’Islam », le paradigme de la « radicalisation » (et de son corollaire, « la lutte contre la radicalisation ») traduit une rupture majeure : la relation étatique aux communautés musulmanes de France n’est plus envisagée en tant que modalité située de la « problématique de l’immigration », mais bien comme l’appréhension de « populations dangereuses » qu’il s’agit donc de traiter spécifiquement. 

            En filigrane, l’islamophobie contemporaine que définit la forme politico-culturelle constituée dans la « lutte contre la radicalisation » est moins héritière du racisme colonial que fille de l’antisémitisme proprement moderne[22] : le sujet suspect l’est, non pas prioritairement du fait de son appartenanceàun ensemble sociétal autre, mais bien en vertu de sa présence« parmi nous ». Dès lors, soupçonnéd’une allégeance dissimulée (la« taqiya », dont toutes les formations[23]à la prévention des « dérives radicales » font ainsi mention), il s’agit bien des rapports entretenus par l’individu avec le collectif musulman sur sol françaisqui sont scrutés sous la loupe de la « lutte contre la radicalisation » et des mécanismes qui s’y attachent. 

De ces derniers, l’hétérogénéité des modes d’action sur le réel ne doit pourtant pas dissimuler la cohérence globale que seule permet la raison d’État. En sus, c’est l’existence même d’une collectivité qualifiée dans la Cité en tant qu’elle est musulmane qui est déniée : les théories du « terreau fertile », incluses dans les rares définitions de la « radicalisation » se voulant systématiques, permettent alors l’articulation du traitement individuel et de la sanction de groupe. Aussi, en traçant les frontières symboliques de la « radicalisation », et par la définition des « nouveaux ennemis de la nation », c’est bien cette dernière, autant que les dispositifs contemporains de gouvernementalité, qui est réaffirmée. 

(Une de la revue Valeurs actuelles, en date du 29 juin 2017,

http://www.valeursactuelles.com/societe/en-couverture-15-000-islamistes-pres-de-chez-vous-85523(consulté le 02 février 2018)

Que dire alors de la fonction allouée au champ universitaire et, plus spécifiquement, aux sciences sociales dans la réaffirmation de la souveraineté d’État ?

Nous l’évoquions plus tôt, une mise en lumière exhaustive de la configuration sociohistorique rendant pensables les dispositifs autour de la « lutte contre la radicalisation » ne peut faire l’économie de la reconstitution de la situation contemporaine de l’Université. Cependant, l’interrogation du rôle des sciences sociales dans la fabrique contemporaine de la raison d’État ne se suffit pas de l’analyse externedes savoirs en acte. Car en tant qu’elles sont une forme de connaissance spécifique au gouvernement des Modernes, les sciences sociales contiennent en propre une prise politique sur le réel qu’elles informent (Karsenti, 2013), constituant alors une affinité élective entre le champ scientifique et les dispositifs contemporains de gouvernementalité qui en font usage. Aussi, ce n’est évidemment pas du seul fait des sciences sociales que se déploient les mécanismes territoriaux se saisissant de la « lutte contre la radicalisation » ; cependant, seule cette forme spécifique de savoir en rend possible la réalisation. Dès lors, c’est bien à cette intersection que se meuvent les discours savants afférents à la « radicalisation » : insuffisamment réflexifs, ils revêtent un caractère d’ingénierie sociale offrant « une rationalisation de la connaissance pratique ou demi-savante que les membres de la classe dominante ont du monde social » (Bourdieu, 1980). 

            Enfin, est-ce nier le « terrorisme » qu’étudier l’État sous l’angle des violences qui lui sont faites ? 

            Non, bien sûr. Foucault disait de la folie « qu’elle n’existe pas, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne soit rien »[24]. Il en va ainsi tant du « terrorisme » que de la « radicalisation ». Saisir, en un même geste dialectique et non réifié, à la fois les dispositifs contemporains de gouvernementalité traduisant en leur grammaire spécifique la violence physique et les critiques théologico-politiques que forme une partie de l’espace social sur le tout, tel pourrait être un programme de sciences sociales authentiquement réflexives.

BOURDIEU Pierre, Questions de sociologie, Paris : Éditions de Minuit, 1980

CHANTRAINE, Gilles. « Prison, désaffiliation, stigmates. L’engrenage carcéral de l’« inutile au monde » contemporain », Déviance et Société, vol. vol. 27, no. 4, 2003, pp. 363-387

FOUCAULT Michel, Naissance de la biopolitique : cours au Collège de France, 1979, Paris : Hautes Études, 2004

FOUCAULT Michel, Sécurité, territoire, population : cours au Collège de France, 1977-1978, Paris : Hautes Études, 2004

GUIBET-LAFAYE Caroline. Approche critique des sociologies de la radicalisation.  Forum de la DAP “Radicalisation violente, engagement et désengagement ”, Octobre 2016, Paris, France

KARSENTI Bruno, D’une philosophie à l’autre, les sciences sociales et la politique des Modernes, Paris : Gallimard, 2013.

RENNEVILLE Marc, Crime et folie. Deux siècles d’enquêtes médicales et judiciaires, Paris : Fayard, 2003

SAKHI Montassir, Terrorisme et radicalisation – Une anthropologie de l’exception politique, à paraître


[1]      Manuel Valls : « “Je mets les mots sur la guerre que nous mène l’islamisme, en républicain, en homme de gauche ».http://www.lepoint.fr/politique/l-islamisme-a-a-voir-avec-l-islam-selon-valls-26-11-2017-2175298_20.php(consulté le 31 janvier 2018)

[2]      Fadela Amara : « Il existe actuellement des extrémismes de tous bords qui testent nos institutions. C’est particulièrement flagrant avec l’intégrisme musulman. En tant que laïque, mais aussi que croyante, je me dois de dénoncer ce que j’appelle le fascisme vert ».http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2010/12/29/97001-20101229FILWWW00245-fadela-amara-denonce-le-fascisme-vert.php(consulté le 31 janvier 2018)

[3]      FILLON François, Vaincre le totalitarisme islamique, Paris : Albin Michel, 2016.

[4]      Qui est radicalisé par quoi ? La religion perçue comme corps théorique indépendant de toute configuration sociohistorique (ce que laisseraient entendre les appels à « la réforme de l’Islam »), la croyance collective (justifiant alors les nombreuses fermetures de lieux de culte) ou la pratique individuelle (comme en témoignerait alors l’expérimentation de « centre de déradicalisation ») ?

[5]      Dans l’objectif d’esquisser quelques contours de l’émergence de la « lutte contre la radicalisation » comme paradigme d’État, nous appuierons l’analyse des observations de procès d’infractions « terroristes », notamment celui dit de Cannes-Torcy. Mais l’essentiel de ce travail est nourri de la relation longue et complexe à un groupe de familles touchées par le départ d’un.e proche en zone de conflit armé (Syrie, Irak).

[6]      Cette conjonction de la « lutte contre la radicalisation » et de la gestion territoriale d’État est ainsi incarnée par l’attribution en préfecture de la première à la « Politique de la ville ». 

[7]      Ce traçage est rendu évident par le terme même de radicalisation : la radicalité, notamment en matière religieuse, n’existe qu’en regard d’une norme. En l’espèce, l’une et l’autre sont définies par les pouvoirs publics.

[8]      Un titre apparait ainsi comme fondateur, l’ouvrage « Radicalisation » de Farhad Khosrokhavar. Voir KHOSROKHAVAR Farhad, Radicalisation, Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’Homme, 2014.

[9]      Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Face aux attentats : un an de mobilisation au CNRS, communiqué en date du 10 novembre 2016.http://www2.cnrs.fr/presse/communique/4759.htm(consulté le 30 janvier 2018)

[10]    Le champ que définit le totem « lutte contre la radicalisation » n’est pas uniforme, tant en sa fraction universitaire qu’institutionnelle. A l’instar de tout espace où sont définis des capitaux rares pour lesquels des agents sociaux sont en compétition, différentes lignes idéologiques s’affrontent et il semblerait ainsi que les tenants de la « déradicalisation », essentiellement regroupés autour de psychologues devenus experts en la matière, soient aujourd’hui mis en minorité. 

[11]    A notre connaissance, deux universités proposent des formations dédiées à la « lutte contre la radicalisation ». Il s’agit ainsi de l’Université Paris 2 (Assas) qui a formé le projet d’un Diplôme universitaire de « prévention de la radicalisation », abordée sous l’angle juridique, et dont l’ouverture aux étudiants était prévue pour la rentrée 2017. http://www.leparisien.fr/melun-77000/melun-un-diplome-universitaire-de-prevention-de-la-radicalisation-islamiste-en-2017-04-09-2016-6092737.php(consulté le 31 janvier 2018) De même, l’UFR d’Études psychanalytiques de l’Université Paris 7 (Diderot) a mis en place une Formation qualifiante « Radicalisation et terrorisme, ressorts subjectifs et approche clinique », à destination « des professionnels concernés par les phénomènes de radicalisation, quelles que soient leur profession (psychologues, psychiatres, psychanalystes, travailleurs sociaux, éducateurs, etc.) ou la spécificité de leur champ d’intervention (adolescents, adultes, psychiatrie, social, milieu carcéral, etc.) ». Cette dernière est également appelée devenir un Diplôme universitaire à part entière à la rentrée 2018. http://www.ep.univ-paris-diderot.fr/formations-qualifiantes/fq-radicalisation-et-terrorisme-ressorts-subjectifs-et-approche-clinique/(consulté le 31 janvier 2018).

[12]    Ici, une mise à jour exhaustive de la configuration sociohistorique spécifique dans laquelle s’insère ce réel devrait opérer un passage par la crise profonde de l’Université. En effet, la réduction continue des moyens alloués au champ académique, et en particulier aux sciences humaines et sociales, conduit ainsi un nombre important de chercheurs condamnés à une situation de précarité durable. Plus avant, cet ordre des choses induit une concurrence de plus en plus exacerbée pour l’accès aux postes de titulaires, ainsi qu’à un déplacement historique de la position occupée par l’Université au sein des dispositifs contemporains de gouvernementalité. Pour l’analyse sociologique des crises universitaires, et du sens historique qu’elles revêtent, voir BOURDIEU Pierre, L’ontologie politique de Martin Heidegger, Paris : Éditions de Minuit, 1988.

[13]    L’observation de procès ainsi que les analyses présentées en cette contribution sont le fruit d’un travail réalisé en binôme avec Montassir Sakhi.

[14]    En avril et mai 2017, un procès « emblématique » de la vague contemporaine de violences à référentiel islamique s’est déroulé à Paris. Vingt prévenus y étaient jugés, certains originaires de la ville de Torcy (Seine-et-Marne), d’autres de Cannes (Alpes-Maritimes).

[15]    Une illustration est donnée est donnée à ce processus de criminalisation des idées au cours du procès d’Abdalkader Merah. Relaxé des accusations de complicité à l’égard des crimes de son frère, il est néanmoins condamné à vingt années de réclusion criminelle sur la base de son « adhésion aux thèses islamistes radicales ».https://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/pourquoi-abdelkader-merah-n-a-t-il-pas-ete-condamne-a-la-perpetuite_1957312.html(consulté le 02 février 2018)

[16]    Citons, à titre illustratif de l’imbrication des registres de discursivités scientifiques, judiciaires et normatifs, l’intervention d’une « docteure en anthropologie sociale et historique » appelée à témoigner à la barre lors du procès d’un jeune individu soupçonné d’avoir favoriser des départs en zone de conflit armé depuis La Réunion : « le mouvement Tabligh est très bien organisé à La Réunion où il est présent depuis 1956. Son action est axée sur la réislamisation des Réunionnais immergés dans la culture occidentale. Certains voient en lui un marchepied pour la radicalisation. La grande majorité des adeptes du Tabligh ne se radicalisent pas, mais ils diffusent une doctrine stricte, qui prône une application littérale du Coran et des hadiths, sans aucune place pour la réflexion. Même si ce mouvement n’a pas de visée politique, il est très prosélyte et très actif. Il peut arriver que des jeunes, en quête d’action, passent ensuite à une radicalisation caractérisée, principalement par le truchement d’Internet. À La Réunion, l’islam est visible dans l’espace public. Mosquées, écoles coraniques, cimetières musulmans font partie du patrimoine culturel. Les signes ostensibles d’appartenance religieuse irritent parfois, mais ne dérangent pas… » https://www.mediapart.fr/journal/france/290617/paris-le-proces-de-la-filiere-djihadiste-de-la-reunion?onglet=full(consulté le 03 février 2018).

[17]    « Nous sommes allés dans cinq prisons, dans différentes régions, cinq établissements très différents, des maisons d’arrêt, qui accueillent les courtes peines et les personnes en attente de jugement, et des centrales qui regroupent les longues peines (plus de dix ans et jusqu’à perpétuité). L’idée était de travailler sur la radicalisation religieuse et particulièrement – nous étions en 2011 – sur le radicalisme islamique. Il s’agissait avant tout d’adapter une méthodologie qu’on appelle en sociologie l’entretien semi-directif lors d’une enquête qualitative à travers des entretiens très longs, des récits de vies, avec les détenus dits « radicaux » qui arrivaient en prison parce qu’ils étaient passés à l’acte violent, donc condamnés ou en attente de jugement pour association de malfaiteurs en vue de commettre une action terroriste, ceux de la mouvance islamiste mais aussi les autres « radicaux » basques, corses, et un ancien d’Action directe en prison depuis une trentaine d’années. L’idée était de définir ce qu’on entendait par radicalisation. Nous avons aussi rencontré des détenus ciblés radicalisés par le personnel de l’administration pénitentiaire, c’est-à-dire des personnes arrivées en prison pour des faits de droit commun (délinquance, violence) sans lien avec le terrorisme. Nous avons rencontré des détenus musulmans qui s’opposaient complètement au discours des plus radicaux, mais pas seulement.

Nous souhaitions observer les évolutions depuis une première étude effectuée dix ans plus tôt par Farhad Khosrokhavar qui avait publié en 2004 un livre sur l’islam dans les prisons où il éclairait sur le fait que la religion musulmane était devenue la première religion carcérale. Comme au début des années 2000 et cela a posé problème puisque, juridiquement, on ne peut pas en France établir de statistiques ethniques. Or, en tant que chercheurs, nous avons un besoin d’estimation. Nous avons donc croisé différents chiffres : les personnes inscrites sur les listes de ramadan, ceux qui se déclarent musulmans en arrivant en prison etc. 

(…) Une « grille de détection » a été mise en place à partir de 2008-2010, utilisée surtout par les surveillants mais aussi les travailleurs sociaux pour essayer de détecter les personnes censées se radicaliser en prison. Y figurent les signes extérieurs ostentatoires, notamment le port de la barbe qui n’est pas un signe de radicalisation. Ce qu’on entend par radicalisation c’est, comme le disait Pierre Conesa, le fait d’imposer par la force et la violence une idéologie politique ou religieuse. Le fondamentalisme dont parlait Pierre Conesa, le salafisme, pose problème pour le vivre-ensemble, en prison comme dans la société, parce que c’est un repli communautaire. On estime en France à 15 000 ou 20 000 les salafistes dits piétistes, des fondamentalistes dont le quotidien est géré par une pratique religieuse très rigoriste – qu’on retrouve dans d’autres religions, chez les juifs orthodoxes, les catholiques intégristes etc. – et dont toute la vie est tournée autour du religieux. En soi, ce n’est pas illégal. Cela pose problème en prison parce que ces personnes, se sentant extrêmement surveillées, éprouvent une frustration qui peut pousser certains d’entre eux à avoir un comportement haineux, voire dangereux, en détention ou à l’extérieur de la prison. Il s’est avéré qu’en dix ans, entre la première étude de Farhad Khosrokhavar et cette deuxième étude [2] dont le rapport a été rendu l’année dernière, il y a eu un changement de paradigme. Les radicaux, quelle que soit la mouvance, basque, islamiste ou autre, généralement en cellule individuelle, sont extrêmement surveillés. Comme ils ne peuvent pas avoir d’influence directe pour faire du prosélytisme, ils passent par ce qu’on appelle un « radicalisateur potentiel », c’est-à-dire un détenu qui n’est pas en prison pour terrorisme mais qui s’est radicalisé discrètement et qui va attirer d’autres détenus vers cette mouvance. »

KIES Ouisa, La radicalisation en prison, Actes du colloque « La France et la République face à la radicalisation », Fondation Res Publica, Paris, 09 mars 2015.

https://www.fondation-res-publica.org/La-radicalisation-en-prison_a876.html(consulté le 02 février 2018)

[18]    Cette expression, entrée dans le langage courant, exprime ainsi l’impensé des dispositifs d’État à l’égard des « banlieues » – espaces et populations à conquérir.

Parmi les nombreuses mises en forme discursives de ces mécanismes politico-culturels, voir ainsi BRENNER Emmanuel et al., Les territoires perdus de la République, antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, Paris : Éditions des Mille et une nuits, 2002.

[19]    Une étude large serait ainsi à réaliser quant aux associations converties à la « lutte contre la radicalisation » au cours des dernières années. 

[20]    Pour l’analyse des politiques policières à l’heure de la « radicalisation » au sein d’un autre espace social, celui des Etats-Unis, voir BECHOURI, Ibrahim. « L’impact des politiques de surveillance post-11 septembre sur les communautés musulmanes : l’exemple du NYPD », Politique américaine, vol. 24, no. 2, 2014, pp. 61-85.

[21]    « A  un niveau  intermédiaire, dans  les quartiers  qui  peuvent « basculer »,  dans  les zones  ou  des activités socio-éducatives ou sportives sont prises en otage par des intégristes, où des solidarités confessionnelles  organisées cherchent  à  tenir à  l’écart  les travailleurs  sociaux  et les  services publics,  le travail  social  joue son  rôle,  au-delà du  traitement  des urgences,  en  recherchant   avec les  intéressés  des modes  d’action  collective pouvant  recréer  un sentiment  d’appartenance  et  la volonté  de  faire des  projets,  en s’appuyant  sur  les familles  prêtes  à coopérer  sur  des enjeux  de scolarisation et d’insertion des enfants. On peut aussi jouer sur les images et les représentations, individuelles et collectives, pour recréer l’estime de soi. De nombreux exemples portant sur un travail d’animation ou de création culturelle, ou sur l’image des filles et des jeunes filles, peuvent être cités. Dans le cadre des actions de travail social communautaire menées sur Woippy (Moselle) une des actions conçues et menées par les jeunes portait justement sur l’image des jeunes filles : projet «FéminiCité», comportant notamment    l’exposition  dans la  cité,  à quelque temps   d’intervalle,   de  grandes   affiches   représentant   les  mêmes   jeunes   filles,  dans   leur costume « cité»  ( foulard baskets) et dans un «look» très différent, maquillage et cheveux au vent.»

THIERRY Michel, Valeurs républicaines, laïcité et prévention dérives radicales dans le champ du travail social, Rapport à destination de la Ministre des affaires sociales, de la santé et des droits des femmes, Mai 2015.

[22]    Nous nous plaçons en ce point sous la lumière des analyses d’Hannah Arendt quant à l’antisémitisme français : 

« L’antisémitisme français, en outre, est plus ancien que ses homologues européens, de même que l’émancipation des Juifs remonte en France à la fin du XVIIIe siècle. Les hommes des Lumières qui préparèrent la Révolution française méprisaient tout naturellement les Juifs : ils voyaient en eux les survivants de l’obscurantisme médiéval, les odieux agents financiers de l’aristocratie. Leurs seuls défenseurs déclarés en France furent les écrivains conservateurs qui dénoncèrent l’hostilité envers les Juifs comme « l’une des thèses favorites du XVIIIe siècle » (J.de Maistre). Les auteurs les plus libéraux ou radicaux avaient quasiment pris l’habitude de mettre en garde l’opinion contre les Juifs, décrits comme des barbares vivant encore sous un gouvernement patriarcal et ne reconnaissant aucun autre État (C.Fourier, Le nouveau monde industriel et sociétaire) »

ARENDT Hannah, Sur l’antisémitisme, Paris : Calman-Lévy, 1973 [1951], p.110.

[23]    « Depuis la mise en place des formations sur la prévention de la radicalisation en 2014 et 2015, près de 8 500 personnes ont été formées ou sensibilisées (42 formations, 32 sensibilisations en Préfecture) à la compréhension et à l’analyse du phénomène, aux enjeux géopolitiques et à la réponse publique mise en place en matière d’accompagnement des familles et de prise en charge des personnes signalées comme radicalisées. Sur le 1er trimestre 2016, plus de 3700 personnes ont été formées ou sensibilisées. Au total, 22 000 formations ont été dispensées ».

https://www.interieur.gouv.fr/SG-CIPDR/Prevenir-la-radicalisation/Prevenir-la-radicalisation/Formation (consulté le 07 février 2018)

[24]    Sécurité, territoire, population, op.cit, p. 122 in VEYNE Paul, Foucault, sa pensée, sa personne, Paris : Albin Michel, 2008.  

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