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Pourquoi le phénomène d’islamophobie apparait-il et comment se nourrit-il ? par Fatima Zraga

Fatima Zraga est docteure, spécialiste en inclusion et discriminations

L’histoire du CCIF a commencé en octobre 2003.Claude Imbert, figure du journalisme français et membre du Haut Conseil à l’Intégration (HCI), déclare lors d’un débat télévisé sur LCI : 

« Il faut être honnête. Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire ».

Un rassemblement spontané a lieu devant les locaux du magazine Le Point,dont il est le fondateur. Cette mobilisation collective s’inscrit dans un contexte plus général de stigmatisation de la communauté musulmane depuis plusieurs années. 

À l’initiative d’acteurs de la société civile insatisfaits du peu de réactions des institutions de lutte antiraciste, le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) est créé à la fin de l’année 2003. Il a pour mission d’agir face aux violences et discriminations dont est victime une partie des citoyens français, qui n’a alors aucune structure vers laquelle se tourner pour faire valoir ses droits. Cette association de défense des droits de l’Homme se concentre tout particulièrement sur la défense des droits et des libertés des musulmans en France.

Les stéréotypes comme un des phénomènes explicatifs de l’islamophobie

En sciences sociales et humaines, plusieurs théories s’apprêtent à expliquer le phénomène de l’islamophobie. Ces théories peuvent se regrouper dans une approche cognitive, comme les stéréotypes ou les préjugés. 

Les phénomènes de stéréotypage représentent des mécanismes normaux d’un point de vue cognitif, mais problématique d’un point de vue social lorsque ceux-ci se manifestentpar des actes de discrimination. 

La notion de cognition « désigne l’ensemble des activités et des processus qui élaborent, organisent, utilisent et modifient les représentations mentales » (Bertrand et Garnier, 2005, p. 57). La notion de catégorie est centrale. Elle désigne la structure abstraite de connaissance qui regroupe des choses qui vont ensemble sur la base d’une certaine cohérence (Leyens et al, 1996). La catégorisation sociale, quant à elle, est le mécanisme cognitif par lequel un stimulus physique ou social est perçu en étant assimilé aux éléments existants selon un certain processus de similitude. La catégorisation produit des biais intergroupes,dont la discrimination. Celle-ci est un processus sociétal qui remplit des fonctions sociales primordiales. La catégorisation, dont sont issus les stéréotypes, est un processus cognitif induisant le regroupement dans une même classe des objets ou des personnes de même nature (Leyens et al, 1996).

Le mécanisme de catégorisation consiste tout d’abord à classer puis à regrouper au sein des catégories des individus, des groupes ou bien des événements. Ceci se fait en exagérant les ressemblances entre les éléments classés à l’intérieur d’une même catégorie. La catégorisation permet de simplifier la réalité sociale, de la structurer et donc de mieux la comprendre. Cette catégorisation est un processus automatique activé dès que nous sommes en relation avec autrui, et à fortiori lorsque nous devons évaluer cet autre, comme dans le cas d’un entretien. Des schémas cognitifs sont appliqués aux groupes sociaux. Ils sont définis par Fiske (2008) comme étant la structure cognitive qui regroupe des attributs liés à un concept ou à un type de stimulus et les relations entre ces attributs. Les catégories sont liées aux stéréotypes qui sont « un ensemble de croyances partagées à propos des caractéristiques personnelles, généralement des traits de personnalité, mais aussi des comportements propres à un groupe de personnes » (Leyens et al, 1994, p. 129).

Les stéréotypes sont des croyances à partir desquelles un individu est évalué non pas sur la base de ses caractéristiques personnelles mais en référence à son appartenance groupale (Bourhis et Leyens, 1999). Le stéréotype peut être désigné comme l’opinion arbitraire d’un individu X qui est la source, à propos du groupe auquel appartient l’autre Y qui est la cible, (Sales-Wuillemin, 2006). Il se résume à ce que X pense des Y en général. Le stéréotype renvoie à des attitudes adoptées par les individus lorsqu’ils doivent juger autrui en se basant sur l’ensemble des caractéristiques (personnelles, physiques, comportementales, culturelles) associées au membre d’un autre groupe social. Parler des stéréotypes renvoie à la notion d’ethnocentrisme qui consiste à considérer le groupe auquel on appartient comme supérieur aux autres groupes. Les stéréotypes s’activent dans les interactions quotidiennes entre des individus, tant sur un niveau interpersonnel qu’à un niveau intergroupe.

Les stéréotypes sont la conséquence ou le produit d’un acte de catégorisation vis-à-vis des individus membres d’un groupe. Les stéréotypes sont donc des généralisations basées sur l’appartenance à une catégorie renvoyant au fait que tous les membres d’une catégorie partagent les mêmes propriétés. Le fait d’être placé en situation de groupe va amener les sujets à catégoriser les comportements des membres du groupe, cet acte de catégorisation menant, in fine, mais pas nécessairement, à des préjugés pouvant eux-mêmes aboutir à des comportements discriminatoires envers les membres du groupe catégorisé (Kohler, 2017). 

Les discriminations institutionnelles sont, entre autres, le résultat d’une compréhension idéologique et radicale du concept de laïcité. Largement dévoyée par les sphères politiques de droite comme de gauche, la laïcité légitime les comportements les plus discriminants et les discours les plus véhéments à l’encontre des musulmans. Au sein des institutions françaises, elle est devenue un instrument de stigmatisation et d’exclusion.

Pour conclure, le travail du CCIF est loin d’être à sa fin tant que « les réponses législatives face à l’expression religieuse en situation professionnelle s’avèrent insuffisantes [EH1] » (Guillet et Brasseur, 2019, p. 3).

REFERENCES :

Bertrand A., Garnier P.H. (2005). Psychologie cognitive, Paris, Studyrama.

Etude 2017 « L’entreprise, le travail et la religion » – OFRE-Randstad-Université de Polynésie Française 

https://www.andrh.fr/files/documents/COMDocuments/livret-insitut-randstad-ofre-fait-religieux-2017-hd vf_1515401176.pdf 

Bourhis, R., Leyens, J.P. (1999). Stéréotypes, discrimination et relations intergroupes, Bruxelles, Mardaga.

Guillet, O., et Brasseur, M. (2019), Le comportement des managers face au fait religieux : Apports de la théorie du comportement planifié, La Revue des Sciences de Gestion, Direction et Gestion n° XXX (en parution).

Kohler, F. (2017). Stéréotypes culturels et constructions identitaires, Tours, Presses Universitaires François-Rabelais.

Leyens, J.P., Yzerbyt, V., Schadron, G. (1996).  Stéréotypes et cognition sociale, Bruxelles, Mardaga.

Sales-Wuillemin, E. (2006). La catégorisation et les stéréotypes en cognition sociale, Paris, Dunod.


 [EH1]Est-ce que ce sont les réponses législatives face à l’expression religieuse ou face aux discriminations qui sont insuffisantes ?

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