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L’islamophobie et sa géographie, par Kawtar NAJIB

Kawtar Najib est chercheuse postdoctorante Marie-Curie, School of Geography, Politics and Sociology, Newcastle University.

Introduction

Les travaux scientifiques portant sur l’islamophobie se sont multipliés ces dernières années, mais peu se focalisent sur sa dimension géographique. En effet, l’islamophobie reste d’un point de vue général d’abord abordée par des sociologues, anthropologues ou politistes. Pourtant, l’espace, et notamment l’espace public, se trouve au centre des préoccupations suscitées par le phénomène de rejet antimusulman. Ainsi, la géographie apparaît comme un acteur privilégié dans l’étude des discriminations religieuses. Et c’est pourquoi je propose ici une analyse des espaces géographiques où se sont produits les actes antimusulmans visant soit des individus soit des institutions, en focalisant principalement sur la région parisienne. 

La question de la visibilité des populations musulmanes dans l’espace public a pris une grande ampleur dans les débats sociétaux contemporains. Ces débats ne sont effectivement pas nouveaux, ils datent d’une dizaine d’années et ont conduit à la mise en place de lois[1]qui interdisent la visibilité des signes religieux dans l’espace public. Il est, bien évidemment, essentiel de pouvoir critiquer les pratiques religieuses et culturelles dans leur globalité, mais cette entreprise politique (Lorcerie, 2005) a entrainé des dérives importantes (stigmatisation des populations musulmanes, rejet antimusulman, actes de discrimination ou de violence…) qui ont un impact direct sur l’espace géographique. En effet, la discrimination antimusulmane décrit des organisations spatiales spécifiques que je tente de dégager en lien avec l’application appropriée ou non de ces lois et la mobilité des principales victimes.

1) La localisation spatiale des actes antimusulmans

La localisation spatiale des actes antimusulmans nécessite de recueillir des données géo-référencées auprès des principaux organismes qui recensent ces actes à savoir le ministère de l’Intérieur et le CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France). Ce dernier possède, à l’échelon individuel, une base de données plus riche puisqu’il comptabilise les déclarations qui lui sont rapportées (après une vérification des éléments matériels corroborant), contrairement au ministère de l’Intérieur qui – en plus de fournir des données difficilement accessibles – prend en compte uniquement les actes qui ont abouti à une plainte. Par conséquent, mes travaux de recherche s’appuie essentiellement sur la base de données du CCIF et a pour principal objectif d’identifier les espaces où se sont produits les actes antimusulmans dans la région parisienne, la région qui enregistre la plus forte proportion (CNCDH, 2014 ; CCIF, 2014 et 2016). En effet, en analysant les données de 2015 par exemple, on peut noter que le CCIF a recueilli 905 actes islamophobes dont 43% uniquement en Île-de-France (suivi par la région Auvergne/Rhône-Alpes qui enregistre 17% des actes, puis par la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur qui en recense 8%). Ces actes islamophobes ne cessent d’augmenter dans le temps, passant de 691 actes en 2013 à 764 en 2014 et donc à 905 en 2015, soit une hausse de respectivement plus de 10% et 18% pour les périodes 2013-2014 et 2014-2015. En effet, l’année 2015 reste une année difficile pour la France avec les nombreuses attaques terroristes, mais également pour le CCIF qui a dû faire face, dans un contexte d’état d’urgence, à un fort taux d’actes antimusulmans. Ce taux peut en effet fortement se différencier des chiffres avancés par le ministère de l’Intérieur qui en compte 400 en 2015, mais qui observe lui aussi une forte augmentation des actes par rapport à l’année précédente. Les chiffres auraient triplés entre 2014 et 2015. 

Les espaces où se sont produits les actes antimusulmans peuvent faire référence soit à des espaces géographiques soit à des espaces institutionnels. Selon les faits enregistrés en 2015, 64% des actes émanent d’une institution publique (que ce soit une mairie, une école ou encore un hôpital). Ainsi, les premiers discriminants sont les services publics. En fait, certains fonctionnaires pensent avoir le droit d’étendre le champ d’application de la loi de 2004 à l’ensemble des usagers des services publics. Le reste des discriminations émane de personnes physique ou morale : on compte 2% de personnes physiques (qui peuvent être des personnes dans la rue) et 34% de personnes morales (qui peuvent être des patrons d’entreprise par exemple). On peut donc remarquer que l’écrasante majorité des discriminations s’inscrivent dans un cadre institutionnel ou professionnel, contrairement à ce que l’on peut observer dans d’autres pays et notamment en Grande-Bretagne où les actes antimusulmans ont d’abord lieu dans les transports publics (Tell MAMA, 2016 ; MEND, 2015). Ce constat peut nous amener à nous interroger sur les mécanismes de fonctionnement de l’islamophobie en France ; on peut sans doute lire l’impact de la loi du 15 mars 2004 et donc un processus descendant qui émanerait d’abord de l’État et non des individus eux-mêmes. 

Mes travaux de recherche se veulent dans un futur très proche présenter des cartes décrivant les espaces géographiques de l’islamophobie dans le Grand Paris et le Grand Londres. L’idée est de mettre en avant les principales logiques d’organisation spatiale et de voir, entre autres, si ces espaces de l’islamophobie s’opposent aux espaces de la banlieue où se localisent en grande majorité les populations musulmanes ainsi que les lieux de culte musulmans (Vieillard-Baron, 2004). Ces espaces sont donc susceptibles de décrire des modèles d’organisation urbaine de type centre-périphérie, opposant ainsi la ville-centre et sa banlieue. Ils peuvent également mettre en avant des poches de ségrégation faisant référence aux Zones Urbaines Sensibles (ZUS). 

D’après les données de 2015 portant uniquement sur la région parisienne, on peut noter que 22% des actes islamophobes ont eu lieu à Paris intra-muros, contre 75% en banlieue, aussi bien en proche banlieue (38%) qu’en banlieue éloignée (37%) Mais pris séparément, on s’aperçoit que Paris est le département d’Île-de-France le plus touché par les actes antimusulmans comme le montre la figure ci-dessous, et concernent, à des degrés différents, l’ensemble des arrondissements parisiens (carte 1). 

La figure 1 montre également dans le détail que la banlieue proche est un peu plus affectée que la banlieue éloignée, à l’exception du département du Val-d’Oise (95) qui présente un pourcentage de 12% quasi-similaire à ceux observés dans les trois départements composant la proche banlieue, c’est-à-dire les départements de la Seine-Saint-Denis (14%), du Val-de-Marne (12.5%) et des Hauts-de-Seine (11.5%).

            La carte 1, quant à elle, montre que l’ensemble des vingt arrondissements est concerné par le phénomène, mais on ne note aucune dissymétrie Nord/Sud, Est/Ouest ou centre/périphérie vraiment nette, contrairement à l’échelle du Grand Paris et de l’Île-de-France où l’on peut observer que le centre parisien est le plus touché. De plus, on remarque que les actes antimusulmans n’ont pas forcément lieu dans les quartiers populaires du centre parisien comme par exemple le quartier de la Goutte d’Or ou de Belleville, mais on s’aperçoit tout de même que certains quartiers de la Politique de la Ville localisés dans les 11èmeet 19èmearrondissements et surtout dans le Nord du 17èmearrondissement comptent un nombre d’actes islamophobes plus élevé. En outre, les 12èmeet 14èmearrondissements correspondent aux arrondissements qui enregistrent les plus forts chiffres. 

            Au-delà du centre parisien, d’autres pôles se dégagent notamment localisés dans le Nord-Est du Grand Paris, c’est-à-dire dans le département de la Seine-Saint-Denis. Ceux-ci font principalement référence à des ZUS. On constate enfin que les villes situées dans le Nord-Ouest du Grand Paris enregistrent presque toutes au moins un acte islamophobe. 

2) Les stratégies spatiales des victimes d’islamophobie

L’étude des logiques spatiales nécessite la mobilisation de méthodes qualitatives afin de mieux lire et mesurer les pratiques de mobilité spatiale ainsi que les échelles d’appartenance spatiale des populations concernées. Utilisent-elles des espaces bien spécifiques ? Quels sont les espaces que les discriminés évitent afin d’écarter des situations potentielles de discriminations ? L’idée est de mesurer la part de contrainte et d’auto-censure dans leurs pratiques spatiales. La manière dont la mobilité est pratiquée et recréée à partir des stratégies des individus semble essentielle à étudier dans le domaine de la discrimination antimusulmane. Les différentes échelles spatiales dans lesquelles s’inscrivent les personnes ayant subi des actes antimusulmans seront également analysées. Les sentiments d’appartenance à différents espaces peuvent entrer en compétition et conduire le discriminé à se sentir comme faisant plus partie d’un quartier que d’une ville ou d’un pays. J’aurais l’occasion de mesurer ces informations en interrogeant une cinquante de victimes présentes dans chacune des bases de données des associations avec lesquelles je travaille à Paris (CCIF) et à Londres (MEND, Muslim Engagement and Development). 

Dans ce sens, les premières personnes à interroger sembleraient être les femmes puisqu’elles sont les premières victimes de l’islamophobie. En effet, en analysant les critères démographiques des discriminés, on constate que les actes antimusulmans touchent en 2015 d’abord les femmes (74%) et de surcroît les femmes voilées (au moins 65%). Elles sont 88% en prenant en compte uniquement les discriminations et les femmes voilées au moins 77%, que ce soit très majoritairement un hijab(86%), ou plus minoritairement un jilbeb(7%), un turban (4%), un simple bandana (2%) ou encore un niqab(1%). Les agressions physiques concernent aussi principalement les femmes (82%) et les femmes voilées (au moins 80%). Et dans des domaines bien précis, elles peuvent représenter la totalité des victimes : c’est le cas du domaine académique et des formations professionnelles (CCIF, 2016). La place de la femme voilée est devenue un problème au moment où son intégration sociale devenait visible, c’est-à-dire au moment même où on a commencé à la voir à l’école, à l’université, dans le marché du travail. Il est donc intéressant de constater dans ce contexte comment le corps et la tenue vestimentaire des femmes occupent une place centrale dans les politiques d’intégration et notamment dans la construction de la citoyenneté et de l’identité nationale (Scott, 2007 ; Fernando, 2009). Ainsi, l’islamophobie peut se présenter comme une forme de sexisme (Listerborn, 2014), et l’analyse des espaces de l’islamophobie par le biais des femmes voilées et de leur expérience des espaces publics devient de plus en plus importante.  

Par exemple, on sait déjà (notamment avec certains rapports du CCIF ou certains travaux de l’Open Society Fondation) qu’en général les femmes – surtout lorsqu’elles portent le voile et qu’elles sont seules ou accompagnées d’enfants en bas âge (CCIF, 2014, Listerborn, 2014) – évitent de se rendre dans certains espaces plus que d’autres et notamment dans les quartiers aisés, commerçants et centraux (CCIF, 2011 ; OSF, 2011 ; Hancock, 2013). Sachant que les expériences d’oppression restreignent et limitent les mobilités (Rose, 1993), on peut penser que ces femmes se retrouvent contraintes à ne pas s’éloigner des espaces connus, de leur voisinage et de leur quartier de résidence où elles se sentent plus acceptées et moins en situation de danger. En effet, certains chercheurs ont montré que les populations musulmanes interrogées à Copenhague (Koefoed et Simonsen, 2010) ou à Marseille (Lorcerie et Geisse, 2011) étaient plus attachées à leur quartier ou à leur ville qu’à leur pays. Ainsi, ces divers contextes spatiaux montrent l’importance dans la vie quotidienne de relier le global avec le micro-local surtout dans les questions portants sur la peur et la marginalité. Ainsi, ces tensions géographiques (Göle, 2003) montrent une certaine opposition et contradiction entre des espaces généralement bien considérés et valorisés socialement mais où ces personnes discriminées se sentent vulnérables avec des espaces généralement stigmatisés et craints par le plus grand nombre mais où elles se sentent à l’aise (Listerborn, 2014). Finalement, on peut se poser la question de savoir si la géographie du voile correspond ou non aux géographies de la ségrégation, de l’oppression et de la violence. 

Conclusion

Tout compte fait, le véritable enjeu d’une vision géographique portée sur l’étude de l’islamophobie repose sur le fait que l’espace apparaît d’abord comme un opérateur de catégorisation des groupes (Najib, 2016). En effet, les populations musulmanes sont généralement désignés comme « Autres » (Saeed, 2007 ; Delphy, 2008 ; Lorcerie et Geisser, 2011), et ce processus d’altérisation basé d’abord sur la vision dualiste d’un « Nous versusEux » permet, avec cette entrée spatiale, la lecture d’un « ici versuslà-bas » (Hancock, 2014 ; Clayton, 2009). Au final, l’espace permettra de rendre visibles d’importantes différences, associations, contradictions, attractions, répulsions… 

Remerciement

Mes travaux de recherche s’inscrivent dans la cadre d’une recherche postdoctorale financée par la Commission Européenne portant sur les espaces des actes antimusulmans dans les régions parisienne et londonienne (Spaces of Anti-Muslim Acts in the Greater Paris and Greater London regions, SAMA). Je profite de cette contribution pour remercier le CCIF de m’avoir gentiment ouvert ses portes et ainsi donné accès à ses données géographiques. 

Bibliographie

Baubérot J., 2012, La laïcité falsifiée, Paris, La Découverte, 212 p.

CCIF, 2011, Rapport annuel sur l’islamophobie en France en 2010, 33 p.

CCIF, 2014, Rapport annuel sur l’islamophobie en France en 2013, 22 p.

CCIF, 2016, Rapport annuel sur l’islamophobie en France en 2015, 30 p.

Clayton J., 2009, Thinking spatially: towards an everyday understanding of inter-ethnic, Social & Cultural Geography, 10 (4): 481-498. 

CNCDH, 2014, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, Rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme de 2013, La documentation française, Paris, 506 p.

Delphy, C., 2008, Classer, dominer. Qui sont les ‘autres’?Paris: La Fabrique éditions, 232 p.

Fernando L.M., 2009, Exceptional citizens: Secular Muslim women and the politics of difference in France, Social Anthropology, 17, 379-392. 

Göle N., 2003, Musulmanes et Modernes. Voile et civilisation en Turquie. Paris, La Découverte.

Hancock C., 2013, Invisible Others: Muslims in European cities in the time of the burqa ban, Teballs de la Societat Catalana de Geografia, 75: 135-148.

Hancock C., 2014, The Republic is lived with an uncovered face (and a skirt) : (un)dressing French citizens, Gender, Place & Culture: A Journal of Feminist Geography, 20 p.

Koefoed L., Simonsen K., 2010, “Den fremmede”, byen og nationen: Om livet som etniskminoritet. [“The Stranger”, the city and the nation: About living as an ethnic minority]. Frederiksberg: Roskilde universitets forlag.

Listerborn C., 2014, Geographies of the veil: violent encounters in urban public spaces in Malmö, Sweden, Social & Cultural Geography, 21 p.

Lorcerie F., 2005, La Politisation du voile: l’affaire en France, en Europe et dans le monde arabe, Paris, L’Harmattan.

Lorcerie F., Geisser V., 2011, Muslims in Marseille, At Home in Europe Project, Open Society Foundations Report, 322 p.

MEND, 2015, Anti-Muslim hate crime 2014, Report 2014, ODIHR, OSCE, 82 p.

Najib K., 2016, Les espaces des actes antimusulmans dans la region parisienne, Communication colloque ARDIS « Religion et Discrimination », 3 octobre 2016, Paris, France, 6 p.

OSF, 2011, Unveiling the Truth: Why 32 Women wear the full-face veil in France, Open Society Foundations Report, researched and written by Naïma Bouteldja.

Rose G., 1993,Feminism and geography, Cambridge: Polity Press.

Saeed A., 2007, Media, Racism and Islamophobia : The representation of Islam and Muslims in the Media, Sociology Compass, 1, 443-462.

Scott W. J., 2007, The politics of the veil, Princeton: The Princeton University Press.

Tell MAMA (Monitoring Anti-Muslim Attacks), 2016, Geography of anti-Muslim hate in 2015, Annual Report 2015, 38-51

Vieillard-Baron H., 2004, De la difficulté à cerner les territoires du religieux : le cas de l’islam en France, Annales de Géographie, 113(640) : 563-587. 


[1]On retrouve la loi du 15 mars 2004 (impulsée par le hijab) interdisant le port de signes religieux ostensibles dans les établissements d’enseignements publics et la loi du 10 octobre 2010 (impulsée par le niqab) interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public. Ces lois ont été adoptées au nom du respect de la laïcité, de l’égalité des sexes et de l’émancipation des femmes. Pourtant, il ne s’agit pas de la seule et grande injustice faite aux femmes (très souvent, il ne s’agit pas du tout d’injustice) ; celles-ci étant confrontées à différentes formes d’inégalités. Quant à la laïcité, elle n’a jamais exclus aucune religion mais a, au contraire, toujours protégé les religions minoritaires (Baubérot, 2012).

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