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L’ère de l’islamophobie mondialisée, par Siegfried Louis Mathelet

Siegfried Louis Mathelet est Ph. D. Philosophie, Chercheur associé, Chaire UNESCO d’étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique, Université du Québec à Montréal (UQAM).

Introduction

Malgré des différences nationales, l’année 2016 laisse observer une progression mondiale de l’islamophobie au gré des débats sécuritaires et identitaires. Ces débats ne sont pas sans mobiliser les affects. Ils prennent partout un caractère émotif et passionné. Si l’islamophobiea le caractère d’un rejet « ulcéré » de tout ce qui touche à l’islam, ce rejet émotif et passionné manifeste à travers les stéréotypes islamophobes se greffe avec ceux-ci aux différentes idéologies sécuritaires et identitaires qui, en retour, permettent sa progression. 

Les idéologies sécuritaires et identitaires acquièrent ainsi un caractère islamophobe et « racialiste ». Ce caractère racialiste menace plus que l’intégrité des musulmans dans leur droits fondamentaux. Au gré des débats, il entame les principaux repères de la culture politique moderne : l’universalité des droit humain et la conception contractualiste du politique. 

Le portrait d’ensemble de l’année 2016 fait ressortir cette fonction idéologique de l’islamophobie et ses enjeux. Il fait ressortir la nécessité de parfaire nos connaissances sur l’évolution de ces représentations sociales formant des idéologies sécuritaires et identitaires, sur le rôle moteur des affects islamophobes qui les investissent et, bien sûr, sur les acteurs qui diffusent ces stéréotypes et leurs principaux canaux de diffusion. Tout comme l’opportunité de trouver des alliés politiques et médiatiques sur la base non seulement d’enjeux antiracistes et anti-discrimination, mais de préservation de l’état de droit et de participation démocratique à la vie sociale et politique.

Une (autre) année d’islamophobie mondialisée

… en France 

L’année 2016 s’est ouverte alors que la poussière des attentats de novembre 2015 à Paris n’était pas retombée. L’attentat de Bruxelles, en mars 2016, marquait la suite de l’affaire. En France, l’année complète s’est déroulée dans la proclamation de l’état d’urgence, dont le caractère islamophobe fut dénoncé dès janvier-février par le Défenseur des droits, Human Right WatchAmnisty Internationalet un comité de rapporteurs de l’ONU. S’ouvrait alors une véritable chasse aux musulmans, avec plus 3600 perquisitions et 404 assignations à résidence, soldées par seulement six ouvertures d’enquête et une seule mise en accusation. Une telle démesure contre-productive, que l’attentat du 14 juillet à Nice n’a pas calmée, ne s’explique que par l’aspect systémique du racisme antimusulman en France – pays où ces 9% de la population représentent 60% de la population carcérale[i], confortée par une conception stéréotypée de la relation entre islam et terrorisme, voire terrorisme islamiste. 

Alors que ce stéréotype avait déjà teinté la lutte antiterroriste au Pays-Bas, au Royaume-Unis et dans les services du FBI et du NYPD aux États-Unis d’Amérique (ÉUd’A), occasionnant entorses aux droits fondamentaux, espionnage massif de communautés religieuses, diffusion de matériel islamophobe, fausses accusations envers des musulmans, et perte de confiance envers les autorités publiques des populations pouvant le mieux contribuer à la lutte contre le terrorisme islamiste[ii]; il s’est déployé au grand jour en France, repris sous l’impulsion des pouvoirs publics et devant l’assentiment tacite d’une majeure partie de la population.

Cet état de fait est d’autant plus inquiétant que les pouvoirs publics demeurent muets face aux rappels adressés à la France quant au respect des droits fondamentaux. Par la voix du Premier ministre, ceux-ci n’affichent que déni devant les témoignages de citoyennes françaises musulmanes publiés par le New York Times (2016/09/03). Ces témoignages font pourtant état de discriminations courantes et grimpantes vécues au quotidien, dans la rue, au travail et face aux institutions publiques. La polémique du burkinimontra une fois de plus la « posture stigmatisante » de la classe politique face à une atteinte directe aux droits fondamentaux assortie de préjugés, de même que face aux débordements tout aussi attentatoires et islamophobes de femmes verbalisées pour le port de simples couvre-cheffes. Suivant le préjugé, la femme musulmane est soumise, dénuée de libre-arbitre, et son corps jugé trop vêtu est réduit à un instrument de propagande prosélyte et de sédition politique, opposé au respect de la laïcité et de l’ordre républicain. Comme si le port d’un vêtement pudique signifiait un appui affiché aux récents actes de terrorisme. Mais le rappel du Haut-commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU concernant cette affaire est resté, lui-aussi, lettre morte. 

… ailleurs en Europe et au Royaume-Uni          

Depuis Cologne en Allemagne, la presse internationale a débuté l’année enflammée autour de rumeurs sur le comportement de présumés réfugiés d’ascendance musulmane lors de marchés de Noel. Le stéréotype veut que les musulmans soient intrinsèquement violents et irrespectueux des femmes et, ainsi, exclus de la modernité occidentale. Alors que la rumeur s’est avérée fausse, laissant planer le doute sur la probité des déclarations tant de témoins que de sources policières, le mal était fait. Faute d’alimenter l’information, les médias auront nourrit le stéréotype. Angela Merkel aura passé l’année à défendre sa politique d’accueil, alors que celle-ci se termine sur un triste attentat dans un marché de Noel de Berlin ; ce qui est propre à raviver les stéréotypes islamophobes et la pression xénophobe sous couvert de demandes sécuritaires et d’une plus grande fermeture des frontières.

Au Royaume-Uni, le référendum de juin sur le « Brexit » a fait ressortir l’influence, voire l’invitation, des droites extrêmes dans le débat politique. Dans la semaine suivant le référendum, les autorités ont enregistré 331 plaintes pour crime haineux, comparé à une moyenne hebdomadaire de 63. Entre le 16 et le 30 juin, plus de 3000 crimes haineux ont été rapportés, soit une hausse de 42% par rapport à l’année précédente. Cette explosion ne visait pas que les musulmans, premiers en têtes avec 22% des cas, mais indistinctement les minorités ethnoculturelles et les étrangers[iii]. Parfois même des politiciens, comme la députée Jo Cox assassinée par un suprémaciste blanc. Un stéréotype nativiste s’affirme, soit une image mythifiée des racines de la nation, avec lesquelles elle doit renouer pour retrouver la grandeur morale et politique inscrite dans son identité même. Les étrangers et les minorités sont définis péjorativement, comme agents de corruption de ces racines culturelles. Aussi, plusieurs crimes haineux célébraient une soi-disant reconquête du pays par « les siens »[iv].  

En Autriche, un candidat issu d’un parti ultra-conservateur allié de l’extrême droite nationaliste et anciennement nazie a failli remporter la présidence. Au Pays-Bas, le champion néo-populiste islamophobe Geert Wilders sort plus populaire que jamais de la perte d’un procès en diffamation. En Belgique, le ministre de l’intérieur aura tenu tête aux tentatives du Vlaams Belangde lier le Coran au terrorisme. Malheureusement, l’année se termine sur le refus de plusieurs échevins de marier des femmes portant le foulard. L’issu du référendum en Italie, où les mouvements néo-populistes talonnent également des politiciens nationalistes et populistes, laisse craindre que les questionnements sur l’Europe ne laissent place aux commentaires islamophobes et xénophobes. 

L’Union Européenne doit maintenant composer avec à l’Est des gouvernements, à l’Ouest une partie de la population et des politiciens, qui se retrouvent dans l’opposition de Victor Orban à l’accueil des réfugiés et demandeurs d’asiles. Une opposition formulée, rappelons-le, en vertu du caractère chrétien de l’Europe, érigé en véritable barrière culturelle exigeant des frontières bien matérielles face à un islam fantasmé. La Hongrie et la Slovaquie contestent ainsi leur obligation quant à l’accueil des réfugiés, alors que le gouvernement polonais ne cache pas sa réticence face aux populations d’origine musulmane.        

… aux États-Unis d’Amérique

De l’autre côté de l’Atlantique, l’année s’est déroulée sur le son sans cesse plus retentissant du slogan « Make America Great Again ». Cet appel au mythe national issu de la nostalgie d’un passé magnifié fut lancé par un personnage semblant sortir de la télé plus qu’habiter la réalité, toutefois fidèle à une certaine philosophie de vente : « On ne vend ni des produits, ni des bénéfices, ni des solutions : on vend des impressions »[v], des « feelings ». Seulement, ce sont des passions tristes et grégaires que le candidat aujourd’hui élu imprime dans les cœurs et les esprits. 

L’idée de bannir l’entrée des musulmans aux ÉUd’A, voire de les ficher, ne fait qu’exprimer la quintessence de la conjonction des stéréotypes nativistes et islamophobes : les musulmans sont incompatibles avec la société nationale. Ce message n’est pas différent de celui clamer par Viktor Orban en Europe. Il est « racialiste » car il met de l’avant des conceptions stéréotypées des populations d’origine européenne et musulmane pour justifier leur ségrégation à des espaces géographiques et politiques distincts. 

Parallèlement, c’est avec stupéfaction que le monde découvre les réseaux d’extrême-droite qui, là-aussi, sortent de l’ombre pour investir le cœur du débat présidentiel ; voire maintenant, le cœur de l’équipe présidentielle. De même que la quantité d’agressions et d’actes de vandalisme survenue non seulement au cours de la campagne, mais après la victoire dudit « Donald ». Plus de 1 094 crimes haineux (bias related) ont été recensés dans le mois suivant, dont 112 identifiables comme antimusulmans[vi]. Les propos islamophobes ont plu sur Twitter, alors que plusieurs institutions musulmanes recevaient des propos haineux, voire des menaces.

… au Canada et au Québec

Plus au nord, le relai politique de l’islamophobie s’est amenuisé en 2016 avec l’installation récente des libéraux de Justin Trudeau à Ottawa. Les politiques de bannissement de la burqa ne furent reprises que par une candidate marginale à la relève du Parti Conservateur. Une proposition dénonçant l’islamophobie a été adoptée par le Parlement fédéral et l’Assemblée législative du Québec. Reste à voir quelles seront les suites. 

Le Québec, espace francophone, subit souvent les soubresauts de l’actualité et de la politique française. Aussi la course à la direction du parti Québécois (PQ) n’a-t-elle pas manqué de revenir sur le thème dévoyé de la laïcité et d’investir celui du burkini, puis de la burqa, avant de se terminer par l’association alléguée d’un candidat avec un prédicateur musulman controversé. Une association sous forme d’humour qui a néanmoins permis à son auteur de devenir chef de sa formation en racolant un nationalisme ultra-conservateur et populiste. Un flirt qui tente également la Coalition avenir Québec, second parti d’opposition. 

L’islamophobie qui a explosée au grand jour en 2013-14 lors de débats autour d’une laïcité dévoyée semble donc toujours latente au Québec. En témoigne l’émergence récente de plusieurs groupuscules d’extrême-droite trouvant leur inspiration tantôt dans le « White Power » et sa scène musicale, mais de plus en plus dans des mouvements européens identitaires ou nationalistes-révolutionnaires, voire fascisants. Actifs surtout en ligne, ces groupuscules sortent maintenant au grand jour pour diffuser leurs messages islamophobes. Il semble qu’un discours identitaire aux relents national-populiste leur ait bénéficié.

Du déchainement des passions au basculement des repères : un choc dansla civilisation

La « victoire idéologique » de l’islamophobie

L’islamophobie se mondialise certes dans un contexte international de perte de puissance des États de l’espace-monde Atlantique, de concurrence pour le contrôle des ressources pétrolifères du monde arabo-musulman, de guerres en Irak et en Afghanistan, ainsi que d’interventions en Lybie et en Syrie. Contexte dans lequel se dessine une mouvance islamiste transnationale ayant recours au terrorisme et présentant un danger réel. Mais il y a également un contexte culturel, médiatique et politique dans lequel les stéréotypes islamophobes se diffusent dans l’ensemble de l’espace-monde Atlantique. Surtout, divers groupes d’intérêts travaillent activement à une véritable « industrie de l’islamophobie »[vii]

Dès 2005, le spécialiste Jean-Yves Camus parlait d’une « victoire idéologique » des extrêmes droites. Celle-ci consistait en la progression au sein des partis « mainstream » de l’idée d’un choc des civilisations assortie de stéréotypes antimusulmans[viii]. Cas Mudde, un spécialiste ayant toujours maintenu que les extrêmes n’avaient pas d’influence marquée sur l’évolution de la vie politique, révisait récemment son opinion face deux évènements : le retentissement du message d’Orban en Europe et l’avènement, aujourd’hui réalisé, de Donald Trump aux ÉUd’A. Voilà un passage des idées extrémistes de droite au centre de la vie politique. 

Ces idées sont « racialistes », clamant l’incompatibilité des cultures d’origine européenne, modernes et d’ascendance chrétienne, avec celles d’origine musulmane ; et, conséquemment, le maintien de ces populations dans des espaces géopolitiques distincts assorti du refus de voir des musulmans participer à la vie sociale et politique des pays réputés de filiation occidentale.     

Au-delà du contexte économique, social et géopolitique, donc, une nouvelle culture politique semble bien s’afficher en Europe et au Nord de l’Amérique. L’islamophobie lui sert de moteur. Elle permet d’entretenir une véritable « politique des passions »[ix]. C’est ce ressort passionnel prenant la forme de déchainements de rage que l’on a vu ravivée lors des discours politiques de Donald Trump, ponctués d’appels à peine voilés (dogwhisttle) à l’extrême droite. L’appel aux passions trouve alors son exutoire dans les raccourcis intellectuels renforcés par des stéréotypes sexistes et racistes, souvent islamophobes. Ce sont des passions similaires, trop souvent canalisées par un discours politique répandant le mythe du choc des civilisations, qui trouvent leur exutoire dans divers actes de vandalismes ou agressions islamophobes. 

Ces passions investissent ainsi un peu partout en Europe et au Nord de l’Amérique les stéréotypes nativistes et islamophobes, les premiers avec une candeur fétichiste, les seconds avec une hostilité affichée. Ces stéréotypes se greffent ensuite à divers schèmes idéologiques, qu’ils soient sécuritaires ou identitaires. Depuis le 11 septembre 2001, l’angoisse sécuritaire a été sans cesse associée au mythe du choc des civilisations et, aux ÉUd’A, à celui de la destinée manifeste qui justifie la réaction unilatérale du pays. Au Pays-Bas et dans le monde germanophone, depuis l’assassinat de Théo Van Gogh en 2004, c’est l’idée d’une culture phare (Leitkultur), issues des lumières et à laquelle on oppose l’islam et les musulmans, qui fait vaciller l’angoisse sécuritaire vers la culture. En France, c’est une « nouvelle laïcité » élevée au rang de repère de l’identité nationale qui s’érige en rempart contre l’islam. Son introduction fut justifiée en 2004 par un état d’exception en raison de troubles appréhendés dans les institutions d’enseignements. Elle témoigne ainsi d’un passage de l’angoisse sécuritaire à l’angoisse identitaire ; avec la mutation concomitante de la menace politique, économique, militaire ou terroriste en menace civilisationnelle. Chaque fois, le nativisme se développe un peu plus. L’islamophobie également. Les deux servent littéralement de ressort aux idéologies sécuritaires et identitaires qu’ils investissent car, lorsqu’elles s’appuient sur ces stéréotypes, ils les propulsent avec force.

Un mythe et son parcours de radicalisation         

La pression sécuritaire vient de la guerre au terrorisme lancée par George Bush fils en réponse aux attentats du 11 septembre 2001. Le « mythe »[x]du choc des civilisations fut cultivé d’abord dans les milieux néoconservateurs, puis brandis pour donner sens à l’événement et motiver la réplique collective. Il a été repris par toute une constellation de droites extrêmes, aux ÉUd’A comme en Europe. Une extrême droite danoise et scandinave s’en est emparée et l’a radicalisé, avant d’influencer les néo-populistes néerlandais, autrichiens et suisses, de même que divers groupuscules en Angleterre, voire le mouvement identitaire français. C’est cette influence, avec celle de quelques nouveaux athées, qui a pesé sur Anders Breivik. Il s’en dégage une appropriation des thèmes identitaires et de la dénonciation du multiculturalisme au profit de positions racialistes fortement islamophobes[xi]. Dans un contexte de concurrence électorale, voire parfois d’association de gouvernement, ce discours s’est propagé dans les populations et a déteint sur les partis centraux des principaux pays européens.

Aux ÉUd’A, l’opposition à Barak Obama cristallise le mouvement des « birthers » vers 2008. Exigeant son certificat de naissance original, ce mouvement remit en question sa nationalité, mais aussi sa confession. Ce fut un cri de ralliement pour les mouvements racistes. L’opposition à un projet de centre culturel musulman dans le quartier du « Ground Zero » permit d’accueillir un mouvement STOP Islamisationayant déjà essaimé en Europe et transité par le Royaume-Unis. Ce fut prétexte à inviter Geert Wilders et à consolider une alliance hétéroclite de néoconservateurs bellicistes et de fondamentalistes juifs et chrétien évangélistes pour former une véritable « industrie de l’islamophobie »[xii]. Depuis, plus d’une soixantaine de projets de loi dit « anti-sharia » ont été proposés dans une trentaine d’États sous le prétexte fallacieux d’éviter que des juges ne détournent la constitution américaine en faveur de lois « étrangères ». Via le Tea Party, ces mouvements ont ainsi fait pression sur le Parti républicain, l’ont investi d’abord au niveau local, jusqu’à trouver aujourd’hui leur champion en un Donald Trump qui, ironie du sort, a dépassé l’establishmentrépublicain et ses faucons sur leur droite.

La victoire idéologique de l’extrême droite apparait donc sous la forme d’une progression d’idéologies racialistes et islamophobes habillées d’un vernis sécuritaire et identitaire. La progression mondiale des actes de discrimination ou de violence islamophobes en est tributaire. Il s’agit moins d’une victoire politique, que d’une victoire métapolitique d’ordre culturel et de nature psychosociale sur les cœurs, voire les tripes, et les esprits. Cette conception racialiste s’attaque à l’égalité de traitement des musulmans, d’abord, puis menace toutes les minorités ethnoculturelles ensuite, non sans occasionner des débordements violents. 

Mais ce n’est là que la pointe de l’iceberg. Car ce penchant racialiste se fonde sur une conception organiciste de la nation, opposée aux théories contractualistes du politique. De même qu’il offre une conception relativiste et culturaliste des droits fondamentaux, opposée à la doctrine de leur universalité et indivisibilité – réaffirmée lors de la Conférence internationale de Vienne de 1993. Si ce ne sont là, pour l’instant, des positions affichées que par les droites les plus extrêmes, il faut prendre garde que les affects et passions islamophobes ne gonflent à bloc la demande sécuritaire et identitaire au point de faire sauter les digues culturelles qui nous servent encore de repères politiques et de balises juridiques. Bien que les musulmans soient les premiers visés, si ces digues sautent, elles ne protègeront plus aucun d’entre nous. 

Mais n’est-ce pas ce qui se produit avec la nouvelle laïcité en France ; là où le rejet de la visibilité de l’islam, sous le prétexte sécuritaire d’atteintes appréhendées à l’ordre public exigeant un état d’exception, a éloigné cette notion des droits fondamentaux dont elle était pourtant si proche à l’origine pour lui conférer aujourd’hui un aspect identitaire ? 

En guise de conclusion

La progression mondiale de l’islamophobie va de pair avec une radicalisation du mythe du choc des civilisations. Si ce dernier constitue une prophétie auto-réalisatrice[xiii], celle-ci se réalise à partir d’un malaise parmi les passions qui favorise, au gré d’une islamophobie grimpante, le rejet des principaux repères culturels, idéologiques et politiques de nos démocraties modernes. 

Cet enjeu mérite d’être identifié, énoncé et dénoncé.

La situation actuelle commande certes une réponse à l’islamophobie mondiale qui soit organisée internationalement. Le CCiF l’a bien vu[xiv]. Elle commande surtout de trouver des avenues politiques alternatives aux idéologies sécuritaires et identitaires contemporaines. Faute de pouvoir agir sur les causes profondes de l’islamophobie, il importe d’en enrayer la contagion. Ceci, notamment, en favorisant un travail d’enquête sur les représentations sociales, dont le rôle des affects et des stéréotypes qui semblent se développer en marge de certaines représentations – de la laïcité, de la sécurité civile ou de l’identité nationale – tels de véritables schèmes idéologiques dormant. De même que sur les acteurs et les réseaux qui diffusent ces stéréotypes.

Cette situation commande tout autant de faire ressortir les enjeux culturels ou d’ordre métapolitique concernant les fondements de nos démocraties modernes que sont la doctrine de l’universalité des droits humains fondamentaux et la conception contractualiste de la politique et de la citoyenneté. À défaut de trouver des relais politiques et médiatiques à la dénonciation de l’islamophobie, il faut continuer d’en dénoncer le processus et sa tendance à effriter les fondements de nos démocraties. Voire, commencer dès maintenant à tisser des solidarités pour la défense de ces fondements de la démocratie moderne et de l’État de droit.   

Notes de référence/ 


[i]Rapporté par Ramzi Kassem (2016, 8 mai 2016) « France’s Real State of Emergency » in New York Times, New York Times Opinion Section. (En ligne). DOI: http://www.nytimes.com/2016/08/05/opinion/frances-real-state-of-emergency.html?_r=2

[ii]Pour plus de détails, voir : : Kundnani, A. (2014) The Muslims are Coming! Islamophobia, Extremism and the Domestic War on Terror. London: Verso Books.

[iii]Bernett, J. (2016). Racial Violence and the Brexit State. London: Institute for Race Relations 

[iv]Ibidem

[v]Trump University (2010). Trump University 2010 Playbook, Private and Confidential document. (p. 100). (Online document) DOI : http://static.politico.com/25/88783a0dca43a0a898f3973da0086f/trump-university-playbook.pdf. (notre traduction). Textuellement : “You don’t sell products, benefits or solutions – you sell feelings”.

[vi]Pour plus de détails, consulter https://www.splcenter.org/hatewatch/

[vii]Pour plus de détail, voir Lean, N. (2012). The Islamophobia Industry. How the Right Manufactures Fear of Muslims. London : Pluto Books. Voir également Ali, W., Clifton, E., Duss, M., Fang, L., Keyes, S., & Shaki, F. (2011). Fear, Inc. The Roots of Islamophobia in America. Washington: Center for American Progress. Dans un registre similaire, voir Albertini, D. & D. Doucet (2016). La fachosphère. Comment l’extrême droite remporte la bataille du Net. Paris : Flammarion  

[viii]Camus, J.-Y. (2005). L’utilisation d’éléments racistes, antisémites et xénophobes dans le discours politique. Réunion de haut niveau à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination dela discrimination raciale. Paris, le 21 mars 2005 : ECRI (Commission européenne contre le racisme et l’intolérance).

[ix]Selon le terme de Chantale Mouffe. Voir : Mouffe, C. (2002). Politics and Passions. The Stakes of Democracy. London: Center for the Study of Democracy. Sur ce thème, voir également Hall, C. (2005). The Trouble with Passion. Political Theory Beyond the Reign of Reason. London / New York: Routledge.  

[x]Sur cette notion de mythe et son application à la thèse de Huntington, voir : Bottici, C. & B. Challand. (2010). The Myth of the Clash of Civilisations. London / New York: Routledge

[xi]Sur le thème de la réarticulation du racisme sous la critique du multiculturalisme, voir Lentin, Alana et Gavan Titley. (2011). The Crises of Multiculturalism. Racism in a Neoliberal Age. Zed Books

[xii]Voir Lean, op. cit.

[xiii]Bottici, C. & B. Challand (2006). “Rethinking Political Myth. The Clash of Civilizations as a Self-Fulfilling Prophecy”. In: Journal of Social Theory9(3), pp. 315-336

[xiv]CCiF. (2016, 5 février 2016). The Need for a Transatlantic Anti-Islamophobia Network. (Article de Blog) DOI: http://islamophobie.net/articles/2016/05/02/need-transatlantic-islamophobia-network

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