BP 21 50 AVENUE DU PRÉSIDENT WILSON 93213
01 49 21 22 22

Affaire Saou : « En Marche » communique mais ne dit rien

Suite à notre demande de clarification hier matin, le mouvement En Marche a publié un communiqué hier soir, qui ne répond à rien et qui aggrave tout. Décryptage.

Après avoir été mis sous pression raciste par des groupes d’extrême droite et par Céline Pina, le mouvement En Marche a évincé Mohamed Saou, le référent du parti dans le Val d’Oise, sans la moindre procédure transparente. « Il s’est mis en retrait », dira-t-on poliment. Depuis, le parti est dans un rétropédalage permanent, tentant de déployer une communication de crise qui ne fait qu’empirer la situation, sans rien régler au fond du problème :

Mohamed Saou a été la cible d’une chasse islamophobe et En Marche… a marché.

Cela n’a rien à voir avec lui en particulier, puisqu’à ce jour il ne s’est rendu coupable d’aucune faute, mais cela a tout à voir avec les pratiques politiques et les lignes idéologiques qui trouvent écho au plus haut niveau de cette formation, se revendiquant d’une laïcité d’exclusion sur le mode du Printemps Républicain, qui a fait du sujet musulman un problème central qu’il faudrait « régler ».

La stratégie de crise d’En Marche s’enclenche alors en deux volets :

  • 1)    Faire pression sur Mohamed Saou pour qu’il se retire « de lui-même » et adoube le parti, pour ne pas « faire perdre le candidat » après tant d’efforts. On valorisera alors le référent désormais démis, tout en cherchant à le garder dans le giron du parti, en militant lambda, mais « t’inquiète pas Mohamed, tu reviendras après le deuxième tour ». On comprendra que celui-ci, forcément atteint par ce qui s’est déroulé durant les derniers jours, souhaite juste tourner la page et passer à autre chose.
  • 2)    Communiquer de manière minimale tout en cherchant d’une part à ménager les gens qui se reconnaissent en Mohamed Saou (en lui apportant – finalement – une marque de soutien), d’autre part à ménager ceux qui l’ont attaqué et calomnié, en expliquant que leurs inquiétudes et interrogations sont légitimes.

Sauf que ménager la chèvre islamophobe et le chou musulman a ses limites. Démonstration point par point avec le communiqué de Richard Ferrand, secrétaire général d’En Marche :

La polémique est un peu plus que « naissante » et ne fait pas suite aux publications de M. Saou, mais à son éviction éclair, suite à des pressions inacceptables, qui ont révélé le niveau d’influences qu’ont des groupes idéologiques au sein du parti, réceptifs au type de calomnies islamophobes qui ont visé M. Saou.

On notera au passage que si le militant a « donné toute satisfaction », c’est d’abord pour sa performance numérique, en « multipliant par dix le nombre d’adhérents ». Nous reviendrons plus loin sur cette vision totalement utilitaire de l’engagement politique.

Ce paragraphe résume à lui seul toute la précarité d’une proposition politique. La première ligne esquisse, enfin, après des jours de calomnie, une marque de soutien… pour la contredire deux lignes plus loin : « nous n’entendons pas non plus rester sourds aux interrogations légitimes » qui visent Mohamed Saou.
Or tout le problème est là : Est-il « légitime » d’exiger l’exclusion d’un homme parce qu’il est un peu trop musulman au goût de certains ? Est-il « légitime » de lui demander de se mettre en retrait, parce qu’il existe un segment, parmi les électeurs, très réceptif aux polémiques islamophobes de ce type ? Est-il « légitime » de balayer d’un revers de la main la dignité de celles et ceux qui ressemblent un peu à Mohamed Saou, pour satisfaire une mouvance politique qui, de Manuel Valls à Marine le Pen, a rendu toxique le débat politique dans notre pays ?

On voit là toutes les limites d’une approche utilitaire, voire cynique, de la politique, qui consiste à traiter les électeurs comme des parts de marché. Faire campagne se résume alors à une question de marketing : comment se signaler auprès du plus grand nombre d’électeurs, tout en « clivant » le moins possible, quitte à considérer que la défense d’une idée (l’intégrité et la dignité des militants qui soutiennent le mouvement) est à mettre sur le même plan que les calomnies, que la direction d’En Marche considère être des « interrogations légitimes ». Chacun son éthique, après tout…

On apprend ici que, même s’il est « hors de question de laisser M. Saou être cloué au pilori », il doit tout de même être soumis « à la commission d’éthique », à laquelle on aurait poliment suggéré de s’intéresser aux mécanismes d’exclusion d’un militant sur la base de ses opinions personnelles et de sa religion, plutôt qu’à sa mise en accusation.

Renseignements pris auprès de plusieurs cadres d’En Marche, l’existence de cette commission est presque chimérique. Mais allons au bout du raisonnement :

Qui compose cette commission, comment fonctionne-t-elle et à quelle occasion a-t-elle déjà été saisie ?

S’il suffit d’une critique extérieure pour qu’un membre d’En Marche soit mis en retrait de ses fonctions et soumis à la commission éthique, on devrait avoir une longue liste de référents et de cadres du parti faisant également l’objet d’une telle procédure. Cela devrait par exemple être le cas d’Aurore Bergé, sur qui pèsent également des « interrogations légitimes » ou de qui que ce soit d’autre, au sein du parti, ayant fait l’objet d’une mise en cause sur les réseaux sociaux ou dans les médias.

Et si ce n’est pas le cas, pourquoi Mohamed Saou serait-il le seul à faire l’objet de ce traitement spécifique ? Qu’est-ce qui pourrait justifier un tel deux poids deux mesures ?

On crée ainsi un nouveau statut pour ménager les apparences : M. Saou « reste référent » mais « en retrait ». Tel le chat de Shrödinger, il est là mais il n’y est plus. Il faut l’invisibiliser tout en se prévalant de sa présence, ne pas acter son exclusion parce qu’on ne veut pas exclure son vote. Comme s’il fallait rajouter l’humiliation à l’injustice du traitement qui lui a été fait.

Mais plus que Mohamed Saou, c’est la question du rapport d’En Marche aux quartiers populaires et aux musulmans qui est posée. Trop de fois, en politique, des personnes ont été « mises en retrait » pour ce qu’elles sont, pour d’où elles viennent, pour ce en quoi elles croient.

C’est précisément pour cette raison que nous avons demandé à Emmanuel Macron une clarification officielle sur les trois questions suivantes, restées aujourd’hui encore sans réponse :

 

  • 1) Quelle est votre position sur la lutte contre l’islamophobie ? Si vous devenez le prochain président, travaillerez-vous avec les universitaires et les acteurs de la société civile qui portent cette question, en rompant avec le déni de réalité qui a prévalu jusqu’à présent au sein de l’antiracisme d’Etat. Aurez-vous la volonté politique de mettre en place les recommandations formulées par le Défenseur des Droits et la CNCDH sur ces questions.
  • 2) Quelle est votre position sur la laïcité ? Serez-vous sur la ligne de la loi de 1905, garantissant à chacun-e la libre pratique et la libre expression de sa foi, selon les recommandations répétées de l’observatoire de la laïcité, dont vous assurerez la continuité, ou bien tolérerez-vous, y compris dans vos rangs, les tenants d’une laïcité identitaire, clivante et exclusive, incarnée par le Printemps Républicain, hérauts de « l’insécurité culturelle » et de « l’islamisation » du territoire 
  • 3) S’agissant des discriminations structurelles, notamment celles constatées au sein des services publics (refus d’accès, inégalités de prestations, contrôle au faciès, refus de plainte), êtes-vous favorable à un audit indépendant sous la tutelle du Défenseur des Droits et de la CNCDH pour fournir un diagnostic et des recommandations, qui donneront lieu à la mise en œuvre d’une vaste politique publique pour l’égalité réelle ?

 

Ecrire un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.