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Charlie Hebdo et Marwan Muhammad

Pour ou contre la une de Charlie Hebdo? Sur le message en lui-même, je m’y oppose clairement : c’est une énième provocation, une insulte de plus qui participe à la stigmatisation des musulmans. Pour autant, je ne pense pas que la censure soit une option: elle ne participerait qu’à renforcer Charlie Hebdo dans sa posture de martyr sur l’autel de la liberté d’expression. La liberté de la presse est importante et, d’ailleurs, une telle demande serait inefficace.

En réalité, Charlie Hebdo est confronté à une problématique bêtement financière: le journal n’a pas de business model satisfaisant, raison pour laquelle il publie, de manière cyclique, des numéros spéciaux sur l’Islam et les musulmans. Des éditions où la rédaction se complaît sans mal dans la provocation, le moyen le plus sûr de battre des records de vente, tandis que la classe politique et médiatique crie au loup dès lors qu’un musulman oserait se risquer à une critique du journal. Il y a manifestement chez Charlie Hebdo une incapacité patente à imaginer une ligne éditoriale où l’on rirait avec et pas contre. Ne nous y trompons pas, la liberté de ton que s’autorise Charlie hebdo est moins un acte de courage idéologique qu’un geste commercial désespéré, dans un jeu de connivence médiatique réglé comme une horloge. Face à ce type de démarche, il faut éviter l’antagonisme véhément et répondre de manière humoristique, comme nous l’avions fait par exemple avec le pastiche «Charlot Hebdo». C’était une manière d’élever le débat et de confronter la ligne éditoriale de Charlie Hebdo à ses ambiguïtés, à savoir que l’on ne peut se cacher indéfiniment derrière la liberté d’expression pour insulter l’ensemble d’une communauté par procuration.

Les journalistes de Charlie Hebdo sont d’ailleurs bien moins courageux, dès lors qu’il s’agit de dénoncer certaines postures racistes en cours dans la gauche française. Il y a une dévoiement manifeste de certaines valeurs, comme je le rappelle dans le débat «Islamophobie, antisémitisme, deux poids, deux mesures ?». Or, j’entends peu les esprits éclairés et volontiers provocateurs du journal s’exprimer là-dessus. On le voit, cette liberté d’expression s’avère être à géométrie variable, certaines paroles bénéficiant davantage de mansuétude que d’autres. 

Prenons maintenant la polémique autour du film islamophobe «L’innocence des musulmans». La première manifestation devant l’ambassade américaine à Paris s’est tenue de façon relativement désorganisée, c’est un fait. Or, pour la prochaine que certaines associations essayent d’organiser pour le samedi 22 septembre, une demande a été formulée en préfecture. Malgré cette démarche en bonne et due forme, ils ont essuyé un refus. Que l’on approuve ou non leurs motivations, que l’on adhère ou non à leur point de vue, il n’est pas normal de nier leur droit à s’exprimer publiquement. Cela relève de la censure. Car, si l’on prône une liberté d’expression absolue, il faut en accepter, dans un principe d’équité, toutes les conséquences. A en croire le ministre de l’intérieur, certaines paroles seraient donc plus libres que d’autres…

De toute évidence, les musulmans ne demandent pas de restreindre la liberté d’expression, mais appellent davantage à la responsabilité de monde journalistique. La ficelle de Charlie Hebdo est un peu grosse : caricaturer l’Islam à tout-va à des fins sensationnalistes. Disposer d’autant d’influence sur l’opinion ne semble impliquer, chez eux, aucune introspection. Il serait par exemple intéressant d’inciter les journalistes à réfléchir à l’idée de régulation et de modération à l’intérieur même de leur corps professionnel. Cette démarche est déjà largement entreprise dans d’autres pays européens mais semble avoir du mal à émerger en France. On peut le regretter.

La question de la responsabilité ne doit pas être un tabou dans l’action de ceux qui ont droit à la parole. On ne peut pas développer une critique stigmatisante vis à vis de l’islam et des musulmans sans prendre en compte l’impact que cela à sur la radicalisation des mouvements d’extrême droite vis-à-vis de l’Islam. L’impact n’est pas neutre. Les discours ne sont jamais sans effet et il serait difficile de se dédouaner de toute responsabilité quand tant d’agresseurs et de discriminants islamophobes se déclarent légitimés dans leur passage à l’acte par la parole de tel ou tel intellectuel controversé.

Par exemple, à propos d’Anders Breivik, le tueur norvégien ne se réfère-t-il pas à de nombreux idéologues islamophobes, notamment français, qui revendiquent haut et fort leur liberté d’expression ? En décryptant les discours, on réalise que sous couvert de critiquer la religion musulmane en tant que dogme, beaucoup s’en prennent en fait aux musulmans, par procuration…C’est cette démarche qui est notamment à l’oeuvre dans les milieux d’extrême droite et, malheureusement, dans des partis beaucoup plus consensuels.

Personnellement, je souscris volontiers à une approche critique des religions. Mais, revendiquer ce droit n’interdit pas la lucidité. L’islamophobie, qu’elle soit extrémiste et violente ou quotidienne et consensuelle, n’est pas une chimère. Loin de là…

Marwan Muhammad, porte parole du CCIF

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