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Le défilé pour le voile

Y A-T-IL un pilote dans l’avion ? Beaucoup de musulmans de base, ainsi qu’un certain nombre de militants associatifs, ont nettement l’impression d’être dans le flou. L’attitude de l’influente Union des organisations islamiques de France (UOIF), proche des Frères musulmans, qui occupe une vice-présidence du Conseil français du culte musulman (CFCM), contribue à brouiller les pistes. Son secrétaire général, Fouad Alaoui, a d’abord déclaré, le 15 décembre 2003 : « Manifester fait partie de la liberté et l’UOIF respectera cette liberté », mais sans appeler formellement à descendre dans la rue.

Le 5 janvier, l’UOIF a mis en ligne sur son site un communiqué dans lequel elle déclarait « s’associer à toutes les initiatives », telles que les « manifestations », sans en soutenir aucune en particulier. Le 8 janvier, M. Alaoui annonçait, sur Europe 1, qu’il n’y aurait pas de dirigeant de l’UOIF à la manifestation du 17 janvier. Enfin, le 15 janvier, la fédération a diffusé un communiqué tout en circonlocutions. Il évoque les manifestations « à Paris et dans d’autres villes ». « Nous appelons les musulmans de France à manifester dans le calme, la sérénité, la responsabilité, dans un esprit citoyen, loin de toute provocation qui risque de trahir notre noble cause. […] Ces manifestations ne doivent en aucun cas être un instrument pour développer une argumentation de type : la France est contre l’islam ou les musulmans. Soyons vigilants devant d’éventuels propos ou slogans qui risquent de desservir une cause légitime. » A aucun moment, l’UOIF ne se démarque formellement du Parti des musulmans de France. Le sociologue Vincent Geisser analyse cette stratégie en termes d’ « ambivalence » : « L’UOIF et d’autres ne veulent pas perdre leur base et maintiennent volontairement une zone d’ambivalence, explique-t-il. Ils veulent ménager les susceptibilités du «petit peuple musulman», d’une part, et, d’autre part, faire bonne figure vis-à-vis des pouvoirs publics. Sur le plan médiatique, cette stratégie est catastrophique. » Depuis quelques semaines, l’UOIF doit faire face à une fronde importante : sa logique de reconnaissance institutionnelle est vivement contestée. Farid Abdelkrim, ancien président de Jeunes musulmans de France (JMF), donne le ton dans un texte diffusé sur Internet et intitulé « Le fabuleux destin du CFCM » : « Sans le faire exprès, je me suis surpris à rebaptiser le CFCM… CFCM = Contentez-vous de Faire Comme le Ministre (de l’intérieur, ça va de soi)… »

Farid Abdelkrim participera à la manifestation parisienne, avec le basketteur Tariq Abdul-Wahad, et explique au Monde : « J’ai la force de ne pas me faire récupérer par le premier venu. » Plusieurs responsables locaux de l’UOIF ont tenté d’allumer des contre-feux, en organisant leurs propres manifestations ou en s’associant à des initiatives locales : c’est le cas à Bordeaux, Lille, Nantes ou Nice. Dans le flou ambiant, les principales sources d’information sont les sites Internet musulmans, sur lesquels circulent les appels à manifester et dont la fréquentation explose : en tête, oumma. com, suivi par saphirnet. info. Un nouveau site intitulé ma-liberte.com explique aux filles comment réaliser des banderoles ou un voile tricolore. Membre du Collectif des musulmans de France (CMF), Karim Azzoug ne peut que constater : « La communauté manque de cadres pour exprimer sa colère. Elle cherche une soupape. » Un militant du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) va jusqu’à avouer : « On espérait que le PMF n’aurait pas l’autorisation de manifester. Maintenant que l’autorisation a été donnée, on n’a pas le choix. Il faut y aller et essayer de limiter la casse. »

Xavier Ternisien -article publié le 19/01/2004 ©Le Monde

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